Les bibliothèques dont on hérite : comment se transmet le goût de lire
Culture·5 min de lecture
Il y a une scène qui se répète dans énormément de familles et dont personne ne parle beaucoup : le moment où une bibliothèque change de mains. Des cartons, des rayonnages à vider, et la question qui vient tout de suite après. Qu’est-ce qu’on garde ? Parce qu’une bibliothèque héritée n’est pas une collection choisie. C’est le portrait involontaire de quelqu’un, dressé sur trente ou quarante ans, avec ses obsessions, ses erreurs et ses trous.
Et ce portrait est souvent surprenant. On découvre des goûts qu’on ne soupçonnait pas, des séries policières entières là où on attendait de la littérature sérieuse, ou l’inverse. On tombe sur des dédicaces, des cartes postales oubliées entre deux pages, une liste de courses griffonnée sur la garde. Ces objets-là racontent une manière de lire, ce qui est plus intime qu’on ne le croit.
Une bibliothèque héritée n’est pas un cadeau neutre
Le premier réflexe, quand on récupère des livres, c’est de vouloir tout garder par respect. Le second, quelques mois plus tard, c’est de constater qu’on n’ouvrira jamais les trois quarts. Entre les deux, il y a une culpabilité assez pénible, l’impression de trahir quelque chose en portant des cartons chez Emmaüs.
Je pense qu’il faut s’en libérer. Une bibliothèque qui ne circule pas devient un meuble, et un livre non lu ne rend hommage à personne. Le geste juste consiste plutôt à choisir quelques volumes qui comptent vraiment, ceux qui portent une trace, et à faire circuler le reste vers des gens qui les liront. Un livre transmis à un inconnu qui le dévore vaut mieux que dix livres conservés sous plastique pour la mémoire.
Il y a aussi la question du décalage d’époque. Les livres qui ont marqué une génération ne parlent pas forcément à la suivante, et c’est normal. Certains titres qui étaient des évidences il y a quarante ans se lisent aujourd’hui avec un effort d’archéologie. D’autres, au contraire, traversent parfaitement. On ne sait jamais à l’avance lesquels, ce qui rend l’exercice de tri assez humiliant pour les esprits sûrs d’eux.
Transmettre l’envie, pas la liste
L’autre versant du sujet, c’est la transmission active. Comment donne-t-on à quelqu’un l’envie de lire ? La méthode la plus répandue est aussi la plus mauvaise : la prescription. On tend un livre en expliquant qu’il est important, qu’il faut absolument l’avoir lu, et qu’on sera déçu si l’autre n’aime pas. C’est le meilleur moyen de transformer un plaisir en devoir.
Daniel Pennac a écrit là-dessus le texte le plus utile que je connaisse. Dans Comme un roman, paru en 1992, il démonte l’idée que la lecture s’impose et rappelle qu’un verbe comme lire ne supporte pas l’impératif, pas plus qu’aimer ou rêver. Il en tire une liste de droits du lecteur : le droit de ne pas lire, celui de sauter des pages, de ne pas finir, de relire, de lire n’importe quoi, de lire n’importe où. Cette liste devrait être affichée dans toutes les cuisines de France.
Parce que c’est exactement là que la transmission se joue ou se rate. Un enfant à qui on autorise les romans jugés médiocres, les bandes dessinées, les magazines, les policiers faciles, lira. Un enfant à qui on impose une liste d’œuvres réputées formatrices apprendra surtout à associer la lecture à une évaluation. Les gens qui lisent beaucoup à l’âge adulte sont presque toujours ceux à qui personne n’a demandé de comptes sur leurs lectures d’adolescence.
Ce qui passe vraiment d’une génération à l’autre
Ce qui se transmet, en réalité, ce ne sont pas des titres. C’est un climat. Une maison où traînent des livres partout, sur la table de la cuisine, dans les toilettes, dans la voiture. Des adultes qu’on voit lire, pas des adultes qui recommandent. Un rapport détendu à l’objet, où on peut corner, annoter, poser un livre à moitié lu sans que ce soit un drame.
Et puis il y a la lecture à voix haute, qui reste l’arme la plus efficace et la plus sous-utilisée. On l’abandonne dès que l’enfant sait déchiffrer, comme si c’était devenu inutile, alors que c’est précisément le moment où elle devient un plaisir partagé plutôt qu’un apprentissage. Beaucoup de grands lecteurs racontent qu’on leur a lu des choses trop difficiles pour eux, et que c’est justement ça qui a fonctionné.
Un mot pour finir sur les livres qui remontent le courant. La transmission ne va pas que dans un sens. Il arrive souvent qu’un adolescent fasse lire quelque chose à ses parents, et que ça fonctionne très bien. Les sagas qui traversent les générations depuis quinze ans en sont la preuve : elles ont été récupérées par des lecteurs adultes qui les ont découvertes par leurs enfants, avec un enthousiasme parfois plus vif. Personne n’a jamais dit que le sens de la transmission était fixé.
Alors si vous héritez d’une bibliothèque un jour, gardez-en dix. Lisez-en trois. Et faites voyager le reste. Le meilleur hommage qu’on puisse rendre à un lecteur, c’est de fabriquer d’autres lecteurs avec ses livres.