Halloween : trois classiques gothiques qui font peur sans hémoglobine
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Chaque année à la même période, on me propose des films d’horreur, et chaque année je décline avec la même mauvaise foi. Le sang qui gicle ne me fait pas peur, il me fait fermer les yeux dix secondes. Ce qui me terrifie, c’est un couloir vide, une lettre qui n’aurait pas dû être écrite, et une phrase glissée l’air de rien à la fin d’un chapitre.
Le roman gothique fait exactement ça depuis deux siècles. Il installe une maison trop grande, y met une héroïne qui pose de mauvaises questions, et laisse le lecteur imaginer le reste. Voici les trois que je ressors quand octobre arrive, avec un thé et une lampe allumée, parce qu’il ne faut pas exagérer non plus.
Rebecca, ou la peur d’une morte qui range encore les tiroirs
Daphné du Maurier publie Rebecca en 1938, et la traduction française paraît chez Albin Michel en 1940. L’histoire tient en trois lignes : une jeune femme sans nom, sans argent et sans expérience épouse un veuf fortuné et débarque à Manderley, la propriété de Cornouailles où vivait la première épouse. Rebecca est morte avant la première page. Elle occupe pourtant tout le livre.
Le tour de force du roman, c’est de faire peur avec du linge de maison. Un monogramme brodé sur un mouchoir, un menu que l’on continue de commander parce que Madame l’aimait, une aile fermée du château dont la gouvernante possède la clé. Personne ne menace la narratrice à voix haute. Tout le monde lui rappelle simplement qu’elle occupe la place de quelqu’un d’autre.
Mrs Danvers reste, pour moi, le personnage le plus glaçant de la littérature anglaise du vingtième siècle. Elle est polie. Elle est irréprochable. Elle vous emmène visiter une chambre restée intacte et vous propose de toucher les vêtements. Je relis ce passage tous les deux ans et j’ai encore froid dans le dos, ce qui est un excellent rapport qualité-prix pour un livre acheté d’occasion.
Frankenstein, la peur d’avoir raison trop vite
Mary Shelley écrit Frankenstein à vingt ans, le roman paraît en 1818, et depuis, le cinéma l’a réduit à un géant vert avec des boulons. Le livre ne ressemble en rien à cette image. Il n’y a ni laboratoire spectaculaire ni foule avec des torches, ou si peu. Il y a un étudiant brillant, une expérience réussie, et un homme qui prend la fuite en abandonnant ce qu’il vient de créer.
La créature parle, lit, argumente, et raconte elle-même son apprentissage du monde. C’est là que le roman devient inconfortable : elle a des raisons. Le monstre du livre n’est pas celui qu’on croit, et Shelley ne laisse aucun personnage s’en tirer avec les mains propres. On referme le roman avec une sensation de culpabilité mal placée, ce qui vaut largement une nuit de cauchemars honnête.
Sur la forme, il faut accepter le rythme de l’époque : des lettres, des récits emboîtés, de longues descriptions de glaciers. Passez la première trentaine de pages sans forcer. Une fois la créature entrée en scène, le livre ne lâche plus rien.
Dracula, la peur qui arrive par le courrier
Bram Stoker publie Dracula en 1897, et son roman est constitué de journaux intimes, de lettres, de télégrammes et de coupures de presse. Ce choix paraît sage sur le papier. Il produit l’inverse : on lit par-dessus l’épaule des personnages, en sachant avant eux ce qui se prépare, sans pouvoir prévenir personne.
Les cent premières pages, le voyage de Jonathan Harker vers les Carpates et son séjour au château, comptent parmi les meilleures scènes d’angoisse que j’aie lues. Un hôte parfaitement courtois, des portes qui se ferment une à une, un invité qui met plusieurs jours à comprendre qu’il est prisonnier. Aucune violence explicite, une politesse effrayante.
La suite, à Londres puis à Whitby, s’étire davantage et multiplie les conseils de guerre entre messieurs très sérieux. J’y trouve pourtant un plaisir de vieux feuilleton, avec des rebondissements annoncés par le facteur. Et le comte reste terrifiant parce qu’il apparaît peu. Stoker l’a compris avant tout le monde : un monstre absent occupe plus de place qu’un monstre à l’écran.
Comment lire ça sans se gâcher la soirée
Un conseil pratique avant de vous lancer : évitez les éditions avec préface bavarde placée en début de volume. Les préfaces de classiques racontent la fin, systématiquement, avec la conscience tranquille. Lisez-les après, elles sont souvent passionnantes une fois le livre terminé.
Si ces trois-là vous plaisent, la famille est grande. Jane Eyre, publié en 1847, cache lui aussi quelque chose derrière une porte fermée, et Charlotte Brontë y installe une atmosphère que le mot romance ne suffit pas à décrire. Le Tour d’écrou de Henry James, paru en 1898, tient en une centaine de pages et laisse le lecteur trancher lui-même entre fantôme et folie, ce qui est la définition parfaite d’une nuit blanche.
Ma seule recommandation sérieuse : ne commencez pas ces livres à minuit en vous disant que vous lirez un chapitre. Ils sont écrits par des gens qui savaient exactement où couper.