Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « Compter ses lectures, ou pas : ce qu'on retient vraiment d'une année »

Compter ses lectures, ou pas : ce qu’on retient vraiment d’une année

Culture·5 min de lecture

Dernier jour de l’année, et sur les blogs comme sur les réseaux, la même question circule : combien de livres avez-vous lus en 2015 ? Les chiffres tombent, quarante, soixante-dix, cent vingt, deux cents pour les plus impressionnants. Chaque fois, je sens ce petit pincement idiot qui me pousse à comparer, puis à me trouver un peu paresseuse.

Cette année, j’ai décidé d’arrêter ce petit jeu. Pas par sagesse, plutôt par lassitude. Et en y réfléchissant, je me suis rendu compte que le chiffre annuel ne m’apprenait strictement rien sur mon année de lectrice.

D’où vient cette manie du décompte

Le coupable a un nom, ou plutôt une interface. Depuis que Goodreads a lancé son défi annuel, on peut fixer un objectif chiffré en janvier et suivre une jolie barre de progression toute l’année. Le principe est malin, il donne un cadre, il motive. Et il transforme aussi la lecture en tableau de bord.

J’ai joué le jeu deux années de suite. Résultat : en novembre, quand je voyais que je traînais, j’attrapais des livres courts pour faire du volume. Des romans de cent cinquante pages choisis non pas parce qu’ils me faisaient envie, mais parce qu’ils rentraient dans la case. C’est absurde, et je l’ai fait sans même m’en rendre compte.

Le pire, c’est ce que ce système décourage. Le pavé de huit cents pages qu’on met un mois à traverser compte pour un, comme la nouvelle lue dans le bus. Le relecture d’un classique qu’on connaît par cœur ne compte pas du tout aux yeux de certains, parce que ce n’est pas une découverte. Le livre abandonné à la page cent vingt, après trois semaines d’effort, ne compte pas non plus. Or c’est parfois lui qui a le plus travaillé notre tête.

Ce qui reste, un an après

Faites l’exercice, il est cruel. Prenez la liste de vos lectures de l’an dernier, pas de cette année, celle d’avant. Regardez les titres un par un et demandez-vous ce qu’il vous en reste. Chez moi, sur une liste bien remplie, une petite dizaine de romans reviennent avec une image, une phrase, une émotion précise. Le reste s’est dissous.

Ce n’est pas un drame et ce n’est pas non plus un jugement sur ces livres. Certains sont d’excellents romans que j’ai lus au mauvais moment, d’autres m’ont fait passer une soirée agréable sans prétendre à davantage, et c’est très bien ainsi. Mais ils ne sont pas de la même nature que les quelques titres qui ont laissé une marque, et les compter ensemble n’a aucun sens.

Alors j’ai changé ma manière de faire le point. Au lieu du total, je note quatre ou cinq choses : le livre qui m’a fait pleurer dans un lieu public, celui que j’ai offert le plus souvent, celui que j’ai défendu contre l’avis général, celui que j’ai commencé trois fois sans jamais aller au bout. Ce petit inventaire raconte infiniment mieux mon année que n’importe quel nombre.

Lire moins, mais pour de vrai

Je ne prêche pas la lenteur pour la lenteur. Il y a des périodes où j’avale trois romans en une semaine parce que le temps s’y prête et parce que l’envie est là, et je n’ai aucune intention de m’en priver. Ce que je refuse maintenant, c’est de lire avec un compteur dans un coin de l’œil.

Concrètement, ça donne quelques habitudes nouvelles. Je m’autorise à relire, sans culpabilité, et je découvre chaque fois des choses invisibles à la première lecture. Je m’autorise aussi à laisser un roman en plan. Et je m’accorde le droit de rester une semaine entière sur un livre difficile, en n’avançant que de vingt pages par soir, parce que c’est parfois exactement ce qu’il demande.

Pour l’année qui commence, mon seul objectif tient en une phrase : lire ce dont j’ai envie, quand j’en ai envie. Pas de nombre à atteindre, pas de barre de progression à remplir. Si je dois me fixer une contrainte, ce sera plutôt d’ouvrir enfin les livres qui dorment sur ma pile depuis trop longtemps, ceux que j’achète avec enthousiasme et que je laisse ensuite prendre la poussière pendant deux ans.

Et vous, vous comptez ? Je pose la question sans arrière-pensée, il y a des lecteurs pour qui le défi chiffré fonctionne très bien et leur fait découvrir des choses qu’ils n’auraient jamais ouvertes autrement. Je serais curieuse de savoir ce que ça change dans vos choix, si tant est que ça change quelque chose.

Sur ce, bonne fin d’année à tous. Que la première lecture de janvier soit bonne, et surtout qu’elle soit choisie pour de bonnes raisons.

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