Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « « Huit mois pour te perdre », deux mères et un enfant au milieu »

« Huit mois pour te perdre », deux mères et un enfant au milieu

Culture·4 min de lecture

Bonsoir tout le monde ! Je profite d’un jour de repos pour revenir avec ma lecture préférée du mois de juillet : « Huit mois pour te perdre » de Marie-Diane Meissirel, paru cette année chez Daphnis et Chloé. Cent soixante-treize pages seulement, et pourtant je l’ai reposé avec la sensation d’avoir lu quelque chose de beaucoup plus lourd. C’est le genre de livre qui vous met mal à l’aise pendant deux jours et dont vous continuez à parler à voix haute toute seule dans la cuisine.

C’est quoi le pitch Holly ?

Emma est française, expatriée en Croatie où elle conseille le ministère de la justice. On est en 2013, peu avant l’entrée du pays dans l’Union européenne. Dunja est croate, elle approche de la soixantaine, elle aimerait prendre sa retraite mais doit continuer à travailler pour vivre et pour aider son fils musicien. Un lien unit les deux femmes : Bruno, le bébé d’Emma, dont Dunja est la nourrice. Emma s’absente souvent pour son travail, Dunja et l’enfant deviennent inséparables, et l’attachement de la nourrice grandit sans que personne ne surveille jusqu’où il va. Le fragile équilibre tient un moment. Puis Emma rentre de voyage et apprend que Dunja et Bruno ont disparu.

Deux voix, aucune coupable désignée

Le roman alterne les points de vue des deux femmes, et c’est là que tout se joue. On aurait pu écrire ce livre du seul côté d’Emma : une mère à qui on prend son enfant, une chasse à la coupable, une résolution. Le choix de laisser Dunja parler autant change complètement la nature du texte. On entre dans sa tête, on suit son raisonnement pas à pas, et le plus dérangeant c’est qu’on le comprend. Pas qu’on l’approuve, qu’on le comprend. Ce n’est pas la même chose et le roman ne confond jamais les deux.

Emma non plus n’est pas épargnée. Elle travaille beaucoup, elle voyage, elle délègue, et le livre laisse planer les questions que la société pose systématiquement aux mères et jamais aux pères. Ce qui m’a plu, c’est que l’autrice pose ces questions sans y répondre à la place du lecteur. Elle ne fabrique pas une mauvaise mère pour justifier ce qui arrive, ni une mère parfaite pour rendre le drame plus scandaleux. Emma est fatiguée, ambitieuse, aimante, débordée. Comme beaucoup de gens.

Un décor qui compte

La Croatie de 2013 n’est pas un simple arrière-plan touristique. Le pays s’apprête à changer de statut, il y a un avant et un après dans les têtes, et cette bascule collective se superpose à la bascule intime des deux femmes. L’écart entre l’expatriée qui conseille le ministère et la femme du pays qui doit travailler passé soixante ans est là dès la première page. Le roman n’en fait pas un discours, il le laisse simplement peser sur chaque échange entre les deux personnages. Et ça pèse lourd.

Sur la forme, l’écriture est nette, sans ornement, avec des chapitres courts qui accélèrent le tempo dès que la disparition est actée. J’ai lu la seconde moitié d’une traite. Ce n’est pas un thriller au sens strict, il n’y a pas d’enquête haletante ni de rebondissements calculés, mais la tension est constante parce qu’on redoute en permanence ce qu’on va apprendre.

Mon seul regret tient à la brièveté. Cent soixante-treize pages, c’est peu pour un sujet aussi vaste, et j’ai eu l’impression que certains fils étaient posés puis abandonnés, notamment autour du fils de Dunja. Il apparaît, il occupe une place importante dans la mécanique du personnage, et on le quitte trop vite. Vingt ou trente pages de plus lui auraient donné la consistance qui lui manque. Cela dit, je préfère largement un roman court qui laisse des questions ouvertes à un roman étiré qui explique tout.

Ce que je retiens surtout, c’est le vertige de la question centrale : à partir de quel moment est-ce qu’aimer un enfant devient un problème ? Le livre ne tranche pas et j’en suis reconnaissante. Il aurait été facile de faire de Dunja une folle, ce qui aurait rassuré tout le monde. En refusant cette facilité, l’autrice oblige le lecteur à tenir les deux bouts en même temps, et c’est très inconfortable.

Je le recommande vivement, avec un avertissement : si vous avez un tout-petit à la maison, attendez peut-être quelques mois. Ce livre appuie exactement là où ça fait mal.

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