Les héroïnes qu’on adore détester, et pourquoi on les punit toujours
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J’ai un faible parfaitement assumé pour les pestes. Dans un roman, je repère la rivale avant l’héroïne, je guette la belle-mère, et je referme le livre déçue quand la garce du chapitre trois se met à pleurer au chapitre trente en expliquant qu’elle a eu une enfance difficile. Ce n’est pas très glorieux. C’est comme ça.
Ce qui m’intrigue, c’est que ce réflexe de rachat n’a rien de naturel. Il est fabriqué, il a une histoire, et cette histoire n’est pas tendre avec les femmes.
Deux siècles de mauvaises femmes punies à la dernière page
Relisez la fin des Liaisons dangereuses. Laclos ne se contente pas de faire perdre la marquise de Merteuil : il la ruine, la fait siffler au théâtre, et lui envoie la petite vérole qui lui abîme le visage. La punition est physique, publique, et vise très précisément l’arme qui faisait sa force. Valmont, lui, meurt en duel, ce qui restait une sortie honorable pour un homme de 1782.
Le dix-neuvième siècle a systématisé le procédé. Emma Bovary avale de l’arsenic, Anna Karénine se jette sous un train, et dans les deux cas le lecteur est prié de comprendre que le désir d’une femme mariée finit mal. On a lu ces romans au lycée comme des chefs-d’œuvre, ce qu’ils sont, sans toujours remarquer qu’ils partagent la même mécanique judiciaire.
Thackeray a fait plus malin dans La Foire aux vanités. Becky Sharp, arriviste, menteuse, sans un sou et prête à tout, survit. Elle ne meurt pas et ne se repent pas vraiment. Mais le sous-titre du roman annonce « un roman sans héros », et le narrateur passe son temps à commenter la conduite de Becky par-dessus son épaule, à mi-chemin entre l’admiration et le sermon. La punition n’est plus dans l’intrigue, elle est dans le ton.
Les méchantes qui portent le livre à bout de bras
Rebecca, de Daphné du Maurier, est un roman dont la narratrice n’a pas de prénom. Aucun. Face à elle, madame Danvers, la gouvernante, occupe toute la place, et la morte du titre en occupe encore davantage. Vous fermez le livre en ayant oublié la jeune épouse et en vous rappelant précisément la façon dont Danvers ouvre les tiroirs. Un personnage secondaire et glaçant tient debout un roman entier.
Plus léger, mais construit exactement pareil : Miranda Priestly. Dans Le Diable s’habille en Prada, paru en français chez Fleuve Noir en 2005 dans la traduction de Christine Barbaste, personne ne lit pour savoir si Andrea va s’en sortir. On lit pour Miranda, pour ses phrases sèches et pour la terreur qu’elle installe en trois mots. L’héroïne est le prétexte, la tortionnaire est le spectacle.
La copine toxique mérite sa propre catégorie. C’est le personnage le plus difficile à écrire, parce qu’il doit rester aimable, sinon l’héroïne passe pour idiote de la fréquenter. Les romans qui s’en sortent sont ceux où l’on comprend, en lisant, pourquoi cette amitié a duré dix ans avant de pourrir. Ceux qui ratent nous présentent une manipulatrice évidente dès la page vingt et une héroïne aveugle, et ce n’est plus une amitié, c’est un piège à intrigue.
Cela dit, je trouve le procédé un peu tricheur. Ces femmes sont formidables à lire parce qu’elles sont dures, et le roman se garde bien de leur donner une vie intérieure. Elles font peur, elles font rire, elles ne pensent jamais devant nous. On adore les détester justement parce qu’on ne nous demande pas de les comprendre.
Quand l’autrice refuse de racheter son personnage
Et puis il y a Amy Dunne. Les Apparences, de Gillian Flynn, est paru chez Sonatine en 2012 dans la traduction d’Héloïse Esquié, et j’ai mis plusieurs jours à m’en remettre. Pas à cause de l’intrigue. À cause du fait que Flynn ne rattrape rien. Amy calcule, ment au lecteur, se montre cruelle, et l’autrice ne lui invente aucune circonstance atténuante de dernière minute. Pas de traumatisme révélé au bon moment pour nous autoriser à l’aimer.
Mieux : le morceau du roman que tout le monde cite, ce long passage sur la fille cool que les femmes sont sommées d’incarner, donne raison à Amy sur un point. Elle est odieuse et elle a partiellement raison. La combinaison est rare, et c’est elle qui a rendu ce livre inconfortable pour tant de lecteurs.
Ce que ça change ? Tout. Tant qu’une femme antipathique est punie à la fin, elle reste une démonstration. Le roman s’en sert pour dire quelque chose sur le bien et le mal, et elle n’a jamais existé pour elle-même. Le jour où l’autrice la laisse s’en tirer, ou simplement continuer, elle devient un personnage au même titre que les autres, avec le droit d’être détestable sans avoir à le payer.
J’ai fini par me fabriquer un test que j’applique sans indulgence. À qui appartient la dernière page ? Si la peste y pleure, s’excuse ou meurt, le livre s’est dégonflé. Si elle y respire encore et qu’elle me reste en travers de la gorge, l’autrice a tenu bon. Vous seriez surprises du nombre de romans qui craquent dans les vingt dernières pages, et j’en ai croisé une belle collection en écrivant mes chroniques.
Ça ne veut pas dire que je réclame des monstres partout. Une rivale bien écrite peut très bien être touchante, à condition qu’elle le soit dès le début et pas seulement au moment de boucler. Ce que je ne supporte plus, c’est la conversion express : trois cents pages de venin, puis un paragraphe d’excuses et une accolade. Personne ne change comme ça, et surtout pas les gens intéressants.