Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de Chick lit anglaise, comédie romantique française : le match de la rentrée

Chick lit anglaise, comédie romantique française : le match de la rentrée

Regardez votre pile à lire. La mienne, ce matin : deux Anglaises, une Irlandaise, une Américaine. Et une seule Française, tout en bas, achetée par acquit de conscience. Ce billet est né de ce constat un peu honteux.

Il faut dire que les Anglaises ont pris le terrain les premières. Bridget Jones a débarqué chez nous à la fin des années 90 et rien n’a plus jamais été pareil. Puis Sophie Kinsella est arrivée avec son accro du shopping, Marian Keyes avec ses héroïnes cabossées, et l’étiquette « chick lit » s’est collée sur des couvertures roses par centaines. Le genre a ses codes, son humour, son autodérision so british qui fait qu’on pardonne tout à une héroïne, même de compter ses calories dans un carnet.

Et nous, pendant ce temps ?

La France a des armes, mais elle ne les assume pas

On me répondra Anna Gavalda, et c’est vrai que « Ensemble, c’est tout » a fait fondre la France entière. Mais Gavalda refuse l’étiquette, ses éditeurs aussi, et on la range en « littérature » tout court. Comme si une histoire d’amour drôle et tendre devait forcément s’excuser d’en être une.

Pourtant les autrices existent. Agnès Abécassis me fait rire depuis des années avec ses héroïnes débordées. Isabelle Alexis avait ouvert la voie au début des années 2000. Tonie Behar écrit des comédies qui n’ont rien à envier aux Londoniennes. Le cinéma, lui, a compris avant l’édition : « L’Arnacœur » a prouvé en 2010 qu’une comédie romantique française pouvait être chic, drôle et rentable. Mais en librairie, le rayon reste dominé par les traductions, et une autrice française qui écrit léger se voit souvent reléguée au rang de « roman de plage ». L’expression me hérisse, soit dit en passant. Comme si lire en riant était moins noble que lire en soupirant.

La différence tient peut-être au ton. L’héroïne anglaise se moque d’elle-même du début à la fin, c’est sa politesse à elle. L’héroïne française, même dans la comédie, garde un fond de gravité, une mélancolie qui traîne. J’aime les deux, franchement. Mais je remarque que quand je veux rire, je tends la main vers Londres, et quand je veux qu’on me serre le cœur, vers Paris. Il manque encore chez nous la romancière qui fera les deux dans le même chapitre.

Quatorze ans que Bridget a débarqué

Un peu de chronologie, pour mesurer l’ampleur de la vague. « Le journal de Bridget Jones » est arrivé en France en 1998, chez Albin Michel, et le film avec Renée Zellweger a transformé l’essai en 2001 : à partir de là, une trentenaire célibataire en pyjama est devenue un argument de vente. Dans la foulée, les éditeurs français se sont mis à acheter du Londres et du Dublin à tour de bras, l’accro du shopping a fini d’installer le rayon au début des années 2000, et le pli était pris. Quatorze ans après Bridget, le réflexe d’achat regarde toujours de l’autre côté de la Manche. Pendant ce temps, notre plus gros succès du genre reste un film : « L’Arnacœur » et ses millions d’entrées, avec des nominations aux César en prime. Le public français adore donc rire d’une histoire d’amour, il l’a prouvé en salles. Il ne demande qu’à le faire en librairie.

Petite scène vécue samedi dernier, dans ma librairie de quartier. Sur la table des « lectures d’été » qui n’a pas encore été débarrassée, j’ai compté : onze couvertures traduites de l’anglais, deux françaises. J’en ai parlé à ma libraire, qui m’a fait cet aveu magnifique : elle adore Abécassis, mais elle la vend mieux quand elle la glisse entre deux Kinsella, parce que les clientes font confiance à ce qui ressemble à ce qu’elles connaissent déjà. Tout est dit, non ? Le problème n’est pas le talent, c’est l’emplacement sur la table.

Alors si ce billet vous donne envie de tenter l’expérience tricolore, faites comme moi ce mois-ci : prenez une Abécassis pour l’humour, une Behar pour l’élégance, et gardez Gavalda pour le soir où vous voudrez pleurer un peu quand même. Vous verrez que nos plumes tiennent la comparaison, à condition qu’on leur laisse une chance de quitter le bas de la pile.

Mon pari de rentrée : ça viendra. Les éditeurs français regardent les chiffres des traductions depuis dix ans, ils finiront bien par chercher leurs propres plumes au lieu d’acheter celles des autres. En attendant, je prends la résolution de remonter la Française du bas de ma pile vers le haut. Et vous, vous lisez plutôt Londres ou plutôt Paris ? Dites-moi ça en commentaire, je prépare une liste d’idées pour l’automne.

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