Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « « Elles s'aimaient très très fort » de Nadia Karmel, un livre qu'on ne referme pas indemne »

« Elles s’aimaient très très fort » de Nadia Karmel, un livre qu’on ne referme pas indemne

Culture·4 min de lecture

Chronique très différente aujourd’hui. Je n’ai jamais caché que je lisais de tout, et que ce blog ne raconte qu’une partie de mes lectures, la plus légère. Il m’arrive régulièrement de fermer une romance et d’ouvrir un récit qui n’a rien à voir. C’est le cas de Elles s’aimaient très très fort de Nadia Karmel, paru cette année chez Hugo Doc. J’ai entendu parler d’elle en la voyant raconter son histoire à la télévision, et j’ai eu besoin de lire le livre en entier. Autant vous prévenir dès maintenant : cette chronique parle de la mort d’enfants, et si ce n’est pas le jour, revenez une autre fois.

Ce que raconte ce livre

Le 3 avril 2018, sur le chemin du retour vers leur maison, un homme au volant d’une voiture de sport percute à très grande vitesse le véhicule de Nadia Karmel. C’était un conducteur déjà connu pour des excès de vitesse répétés. Ses deux filles, Adélaïde et Lila, âgées de trois ans et demi et de vingt-six mois, meurent dans l’accident. Elle-même est grièvement blessée et hospitalisée longuement, avec son fils de quelques semaines. Le livre raconte cela : l’avant, le choc, l’hôpital, puis les mois qui suivent et la procédure judiciaire.

Écrire une chronique sur un texte pareil me met franchement mal à l’aise. On ne « note » pas le récit de quelqu’un qui a perdu ses enfants, on ne discute pas le style d’une mère qui a écrit pour tenir debout. Je vais donc plutôt vous dire ce que j’en ai retenu, et pourquoi je pense qu’il mérite d’être lu au-delà du cercle de ceux qui ont vécu la même chose.

La colère, et ce qu’elle vise

Ce qui m’a le plus marquée, c’est que ce n’est pas seulement un livre de chagrin. C’est un livre de colère, et la colère y est parfaitement dirigée. Pas contre le hasard, pas contre le destin, mais contre une chaîne de décisions très concrètes : un homme qui accumule les infractions et continue de conduire, un système qui laisse faire, des sanctions qui ne pèsent rien. La question posée par Nadia Karmel est simple et elle est terrible : combien d’avertissements faut-il avant qu’on retire à quelqu’un la possibilité de tuer une famille sur une route départementale ?

Il y a aussi, et je ne m’y attendais pas, beaucoup de vie dans ces pages. Elle raconte ses filles vivantes, leurs manies, leurs bêtises, la façon dont l’aînée s’occupait de la petite. Ces passages-là sont les plus durs, évidemment, parce qu’ils rendent les deux enfants complètement réelles avant que le livre ne bascule. C’est un choix d’écriture, et je crois qu’il est délibéré : refuser que ses filles ne soient plus qu’un fait divers, deux chiffres dans une statistique de sécurité routière.

Faut-il le lire ?

Je ne vais recommander ce livre à personne à la légère. Si vous êtes parent de tout petits, sachez dans quoi vous mettez les pieds. J’ai lu certains chapitres en plusieurs fois, en posant le livre entre deux, et j’ai eu besoin de deux jours pour m’en remettre. Ce n’est pas une lecture qu’on cale entre deux romances pour se changer les idées, et le ranger dans une pile de lectures d’été n’aurait aucun sens.

Cela dit, je suis contente de l’avoir lu. Parce qu’il oblige à regarder en face une chose qu’on préfère traiter en brève de journal régional, et parce qu’il transforme une abstraction en visages. Depuis, je regarde différemment les gens qui doublent en pleine ligne droite dans mon rétroviseur, et ce n’est pas un mince résultat pour deux cents pages. Un livre peut faire ça. C’est même l’une des rares choses qu’aucun autre média ne fait aussi bien.

Je reviens très vite avec des lectures plus légères, promis. Mais il me semblait normal de consacrer un article entier à celui-ci plutôt que de le noyer dans un bilan de lectures. Certains livres méritent qu’on s’arrête, même quand on tient un blog de romance.

Publications similaires