Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « « Toboggan », le premier roman de Jean-Jacques Beineix »

« Toboggan », le premier roman de Jean-Jacques Beineix

Culture·4 min de lecture

Aujourd’hui je vous parle d’un livre que je n’aurais peut-être pas ouvert si je n’étais pas aussi cinéphile. « Toboggan » est le premier roman de Jean-Jacques Beineix, paru chez Michel Lafon en février. Quand j’ai appris que le réalisateur de « 37°2 le matin » et de « Diva » publiait un livre, la curiosité a été plus forte que tout. Un cinéaste qui se met à écrire, ça peut donner le meilleur comme le très gênant.

La phrase mise en avant sur la couverture donne le ton : « Il y en a toujours un qui aime moins que l’autre, malheur au perdant. » Voilà, vous savez à peu près où vous mettez les pieds. Ce n’est pas un livre qui console.

Le récit d’une rupture, vue du côté qui perd

L’histoire tient en peu de choses. Une jeune femme dans la trentaine quitte un homme qui a le double de son âge, cinéaste en panne de création. Lui ne cesse de rejouer le film de cette histoire d’amour qui lui a échappé, image par image, comme on repasserait une bobine en cherchant le plan où tout a basculé. En cours de route, il comprend que ses plus belles années sont derrière lui.

Ce qui rend le livre intéressant, c’est justement qu’il ne cherche pas à rendre son narrateur sympathique. Il est jaloux, orgueilleux, parfois franchement pénible. Il tourne en rond, il se justifie, il s’invente des explications. On a envie de lui dire de se taire et on continue à lire parce que cette lucidité sur sa propre médiocrité est rare et courageuse.

La question de l’écart d’âge traverse tout le texte sans être traitée comme un sujet de société. Beineix regarde ce que cet écart fait au désir, au temps qui reste, à la peur de devenir celui qu’on encombre. Certaines pages sur le vieillissement m’ont mise mal à l’aise, ce qui est probablement le but.

Une écriture de cinéaste

On sent d’où vient l’auteur à chaque page. Il compose des scènes, il place une lumière, il coupe. La construction n’est pas linéaire, elle procède par retours et par répétitions, exactement comme une mémoire amoureuse fonctionne quand elle s’emballe. Ce parti pris peut agacer, je le comprends : on repasse plusieurs fois sur les mêmes moments et il faut accepter cette obsession.

La langue est travaillée, parfois trop. Il y a des images magnifiques, des formules qui restent, et quelques phrases où l’on sent l’auteur admirer un peu sa propre trouvaille. Sur un premier roman, je passe volontiers l’éponge. L’ensemble reste tenu, et il y a une vraie tentative de forme, ce qui n’est pas donné à tous les livres écrits par des gens célèbres pour autre chose.

J’ai particulièrement aimé les passages sur la panne de création. L’homme n’arrive plus à faire de films et il tente de croire que sa vie amoureuse compensera. Le lien entre les deux effondrements est bien vu : quand on ne produit plus rien, on demande à l’autre de justifier notre existence, et c’est un poids que personne ne peut porter.

Pour qui ?

Pas pour tout le monde, clairement. Si vous cherchez une lecture qui fait du bien, fuyez. C’est un texte de deuil amoureux, écrit du point de vue de celui qui n’a rien vu venir et qui n’a plus l’âge de recommencer. La beauté du livre tient à ce qu’il ne cherche jamais à se réconcilier avec lui-même.

En revanche, si vous aimez les récits de rupture sans arrangement avec la réalité, ou si vous êtes curieuse de savoir comment un cinéaste raconte quand il n’a plus de caméra, il y a de quoi faire. J’ai lu ce roman en deux jours et j’ai eu besoin de lire autre chose de très léger juste après, ce qui est plutôt un compliment.

Ce genre de sortie me rappelle pourquoi je refuse de me cantonner à un seul rayon. J’aime la romance, j’aime les histoires qui finissent bien, et j’aime aussi qu’un livre me laisse au bord du gouffre pendant deux cents pages. Les deux plaisirs ne s’excluent pas, ils se répondent.

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