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Les personnages secondaires, ces voleurs de vedette

Culture·6 min de lecture

Je referme un roman, on me demande ce que j’en ai pensé, et le premier nom qui sort de ma bouche n’est presque jamais celui du héros. C’est la voisine. Le collègue sarcastique. La meilleure amie qui a quatre scènes en tout et qui rafle la mise. Ça dure depuis si longtemps que j’ai arrêté de m’en excuser auprès des gens qui me prêtent des livres.

Longtemps j’ai cru que c’était un défaut de lectrice, une façon de regarder à côté du sujet. En réalité, il y a une raison technique à ça, et elle en dit long sur la façon dont un roman est monté. Le personnage secondaire jouit d’un privilège que le personnage principal n’aura jamais.

Le second rôle a le droit d’être insupportable

Un héros, il faut le suivre sur trois cents pages. On doit pouvoir rester à côté de lui pendant des heures sans avoir envie de le pousser dans un escalier. Cette contrainte lui coupe les ailes. Trop cynique, on décroche. Trop odieux, on referme. Alors l’auteur arrondit, il adoucit, il donne au héros des défauts confortables qui ne coûtent rien à personne, et on se retrouve avec un protagoniste bien élevé au milieu d’une galerie de gens beaucoup plus intéressants que lui.

Le personnage secondaire, lui, n’a aucune obligation de sympathie. Il entre, il dit la phrase que personne d’autre n’a le droit de dire, il ressort. Mercutio dans Roméo et Juliette est le cas d’école. Il se moque de l’amour et il parle trop pendant que le héros soupire, et tant qu’il est vivant la pièce ressemble encore à une comédie. Sa mort à l’acte III fait basculer tout le reste dans la tragédie. Un personnage qui n’a même pas la moitié du temps de parole de Roméo tient l’équilibre entier de la pièce sur ses épaules.

Chez Jane Austen, c’est Charlotte Lucas qui me hante. Vingt-sept ans, sans fortune, terrifiée à l’idée de peser sur ses parents, elle récupère froidement le Mr Collins qu’Elizabeth vient de refuser. Elizabeth n’en revient pas, le juge, s’en désole. Et Charlotte, en quelques pages, dit sur la situation réelle des femmes sans dot ce que l’héroïne ne pourra jamais formuler, parce qu’une héroïne de Jane Austen doit finir heureuse et amoureuse. Charlotte n’a pas cette obligation. C’est pour ça qu’elle peut dire la vérité.

À quoi servent vraiment l’amie, le voisin et le collègue

La première fonction est bêtement mécanique. Il faut bien que le héros parle à quelqu’un. Sans entourage, un roman se transforme en monologue intérieur de quatre cents pages et il faut avoir un sacré talent pour tenir ça. La meilleure amie est d’abord une oreille, un prétexte à dialogue, quelqu’un qui pose les questions que le lecteur se pose.

Mais les bons romans font autre chose. Ils utilisent l’entourage comme un jeu de vies parallèles. Charlotte Lucas, encore elle, c’est l’existence qu’Elizabeth refuse. Chaque personnage secondaire bien placé montre une porte que l’héroïne aurait pu prendre, et le simple fait de mettre cette porte sous nos yeux rend son choix à elle beaucoup plus lourd. C’est pour ça qu’un roman avec un entourage riche donne l’impression de contenir plusieurs livres.

Il y a aussi la soupape comique. Le Journal de Bridget Jones, traduit chez nous en 1998, tiendrait beaucoup moins bien sans la bande d’amis au bout du téléphone. Ce sont eux qui empêchent le livre de virer au journal de plaintes, parce qu’ils commentent, ils contredisent, ils se moquent. Et il existe des livres qui poussent la logique jusqu’au bout en supprimant carrément le héros unique. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, arrivé en français en 2009, est bâti sur une collection d’habitants de Guernesey dont aucun ne dépasse quelques lettres. C’est l’addition qui fait le roman.

Quand le second rôle dévore le héros

Il y a un moment où mon amour des figurants devient un diagnostic. Quand je referme un livre en me disant que le meilleur ami aurait mérité son propre roman, ce n’est pas un compliment déguisé, c’est un problème de construction. Ça veut dire que le personnage central a été fabriqué pour plaire, avec des angles arrondis, des contradictions gommées, une gentillesse par défaut. Pendant ce temps l’auteur s’est amusé avec les autres, et ça se sent à la première ligne de dialogue.

Le remède tient en une chose: donner au héros un défaut qui lui coûte quelque chose. Pas une maladresse mignonne, pas un caractère de cochon qui fond au chapitre douze. Un vrai travers, qui fait perdre des gens et qui met le lecteur franchement mal à l’aise. Les héroïnes dont je me souviens sont toutes un peu pénibles à un moment ou à un autre.

Certains romans règlent la question en supprimant la hiérarchie. Ensemble, c’est tout d’Anna Gavalda, paru en 2004, répartit le poids sur quatre personnages abîmés et refuse de désigner lequel est le figurant de l’autre. Le résultat n’est pas un roman à héros entouré de satellites, c’est un roman à colocataires. On peut discuter du livre, mais le procédé, lui, fonctionne.

Depuis que j’ai compris ça, je lis autrement. Je repère la scène où l’auteur laisse la meilleure amie parler trop longtemps, et je sais que c’est là qu’il s’est fait plaisir. Ce sont souvent mes pages préférées, et je continue d’en parler dans mes chroniques avant même de résumer l’intrigue. Le héros porte l’histoire. Les autres portent le livre.

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