[Mois scandinave] « Un jour glacé en enfer » d’Anne B. Ragde, la destruction passionnelle
Dark romance·5 min de lecture
Le mois scandinave se termine aujourd’hui et j’arrive avec un seul titre en poche. Un. J’avais pourtant repéré une pile de polars nordiques assez épais pour caler une porte, et j’ai finalement choisi un roman de deux cents pages qui m’a occupée bien plus longtemps que sa taille ne le laissait prévoir.
Depuis quelques années, l’érotisme est revenu s’installer dans les rayons romance, et pas discrètement. Cinquante nuances est passé par là, la série Crossfire de Sylvia Day aussi. Résultat, dès qu’un résumé promet des scènes chaudes, je m’attends à retrouver la même mécanique. Celui-ci m’a fait penser à autre chose, à une filiation plus ancienne, et c’est exactement ce qui m’a décidée.
Il s’agit d’Un jour glacé en enfer, d’Anne B. Ragde, traduit du norvégien par Hélène Hervieu et publié chez Balland en 2010. Ragde, on la connaît surtout ici pour sa trilogie des Neshov, qui s’ouvre sur La Terre des mensonges. Autant dire que je ne l’attendais pas sur ce terrain-là.
Un chalet, des chiens, aucun prénom
Le décor tient en une phrase. Un chalet isolé quelque part dans les montagnes du Grand Nord, un homme rustre qui vit avec ses chiens, et une jeune femme arrivée on ne sait ni comment ni pourquoi. Elle n’a pas de nom. Il n’en a pas davantage. Pendant tout le livre, ce sont « elle » et « lui », et ça change absolument tout.
Sans prénom, impossible de s’accrocher à une identité, à un métier, à un passé qui viendrait expliquer les choses. Il reste les gestes, le froid, la nourriture qu’on prépare, les chiens qui grondent dehors, et un rapport de force qui s’installe presque sans qu’on s’en aperçoive. Ragde n’explique rien. Elle nous laisse dans la pièce avec eux et referme la porte.
J’ai mis une trentaine de pages à accepter ce parti pris. Ma première réaction a été de chercher les informations manquantes, de me demander qui elle était, ce qu’elle fuyait, ce qu’elle venait chercher dans cette baraque. Puis j’ai lâché prise et le roman a commencé à fonctionner. C’est le genre de texte qui exige qu’on cesse de poser des questions.
Les chiens, d’ailleurs, ne sont pas un décorum. Ce sont eux qui donnent le rythme des journées, eux qu’il faut nourrir, eux qui décident si on sort ou pas. L’homme leur parle plus qu’il ne parle à cette femme, et cette hiérarchie silencieuse dit beaucoup de ce qui se joue entre les deux humains du chalet.
Un érotisme qui ne vient pas de la même famille
Voilà ce que je voulais vérifier en ouvrant ce livre. Est-ce qu’on est du côté des New Adult où les scènes s’enchaînent au métronome, ou du côté d’Histoire d’O et de L’Amant de Lady Chatterley ? Réponse : la seconde, sans la moindre hésitation.
Ce n’est pas une question de crudité, il y en a, et pas qu’un peu. C’est une question d’intention. La sensualité n’est jamais là pour faire monter la température du lecteur, elle sert à dire quelque chose sur la domination, sur un consentement qui reste flou, sur ce que deux êtres qui ne se parlent pas trouvent à la place des mots. La langue est sèche, précise, et par moments franchement belle quand elle décrit la neige ou les bêtes.
Je préviens quand même. Ce rapport homme-femme m’a plusieurs fois mise mal à l’aise. Il y a de la violence, une soumission acceptée dont on ne sait jamais tout à fait ce qu’elle recouvre, et aucune morale finale pour nous rassurer. Ragde ne juge pas ses personnages et ne nous souffle pas quoi en penser. Si vous avez besoin qu’un roman tranche, celui-ci va vous laisser sur le carreau.
Est-ce que je le conseille ?
Oui, mais pas à tout le monde, et c’est bien la première fois que je termine une chronique avec autant de réserves. Si vous arrivez avec les codes de la romance actuelle en tête, vous allez tomber de haut. Pas de happy end garanti, pas de héros à sauver, pas de grande explication finale qui remet tout d’aplomb.
En revanche, si l’idée d’un huis clos glacé, presque animal, où l’autrice sonde surtout l’incapacité de deux personnes à se parler vous attire, alors allez-y. C’est court, c’est dense, et ça laisse une trace. Trois jours après l’avoir refermé, j’y pensais encore en faisant la vaisselle, ce qui chez moi reste le seul vrai critère.
Note pratique pour celles et ceux qui voudraient tenter : il existe en poche, ce qui évite de le traquer pendant six mois chez les bouquinistes. Et si vous préférez découvrir Ragde par un chemin plus doux, commencez par La Terre des mensonges. Vous verrez à quel point une même plume peut produire deux livres qui n’ont presque rien en commun.
Voilà donc mon unique participation au mois scandinave. Une seule lecture, mais celle-là ne se laissera pas oublier de sitôt. Le reste attend sagement dans mes chroniques, et je crois que je vais retourner vers le Grand Nord plus souvent que prévu.