« Endless Night » d’Estelle Every, mon premier coup de coeur de l’année
Dark romance·5 min de lecture
Premier coup de coeur de l’année, et il n’a pas traîné. « Endless Night » d’Estelle Every, publié à La Condamine après un passage remarqué par le concours Nuits Blanches de Fyctia, m’a occupé trois soirées et une bonne partie d’une nuit. Je vais essayer d’en parler calmement, ce qui n’est jamais simple quand on sort d’une lecture qui vous a tenue par le col.
Auxane est une jeune journaliste ambitieuse, du genre à qui on confie un sujet impossible en sachant très bien qu’elle ne dira pas non. Sa rédaction attend d’elle qu’elle intègre Le Secret, un club russe privé dont le seul nom fait fantasmer la ville entière. Il faut y entrer, comprendre ce qui s’y joue, en ressortir avec un papier. Le problème, c’est que Le Secret n’est pas un décor qu’on visite. C’est un endroit qui vous change, et Auxane s’en rend compte trop tard.
Un club qui fonctionne comme un personnage
Ce que j’ai le plus admiré, c’est le travail d’ambiance. Estelle Every construit son club par petites touches, en refusant la grande visite guidée. On découvre les règles en même temps que l’héroïne, souvent parce qu’elle les enfreint sans le savoir. Il y a des portes qu’on n’ouvre pas, des gens à qui on n’adresse pas la parole, des codes vestimentaires qui disent qui vous êtes dans la hiérarchie. Rien n’est expliqué de manière didactique, tout se déduit.
Cette méthode a un effet redoutable : on est aussi mal à l’aise qu’Auxane. On sent qu’on rate des choses, qu’un regard échangé entre deux personnages veut dire quelque chose qu’on ne saisit pas encore. Le malaise est constant sans jamais reposer sur un effet facile. Je crois que c’est la première fois depuis longtemps qu’un roman de ce registre me fait cet effet.
Le titre annonce des nuits sans fin et le roman tient parole. Une grande partie de l’intrigue se déroule après minuit, dans des lumières basses, avec des personnages qui dorment le jour. Cette temporalité inversée finit par déteindre sur la lecture. Je me suis surprise à lire tard uniquement parce que ça semblait le bon moment.
Grigori, et le problème du personnage fascinant
Grigori dirige Le Secret. Il est séduisant, il est calme, il maîtrise tout ce qui se passe dans son établissement, et il trouble Auxane bien plus qu’elle ne voudrait l’admettre. Vous connaissez le type de personnage. La question, avec ce genre d’homme, est toujours la même : est-ce que l’autrice va nous demander de trouver charmant un comportement qui ne l’est pas ?
Estelle Every s’en sort mieux que beaucoup. Grigori est écrit comme un problème, pas comme une récompense. Auxane sait qu’il représente un danger pour son travail, pour son objectivité, pour elle-même, et le roman ne la traite jamais comme une idiote parce qu’elle est attirée. Il montre le mécanisme, la manière dont on rationalise, dont on repousse la limite qu’on s’était fixée. J’ai trouvé ça lucide.
Cela n’empêche pas quelques agacements. Il y a deux ou trois scènes où le personnage frôle la caricature du patron mystérieux, et une réplique vers le milieu du livre m’a fait franchement lever les yeux au ciel. Mais l’ensemble tient, notamment parce que l’autrice lui accorde des moments de fatigue et de doute qui le sortent de sa statue.
Ce qui fait la différence
C’est le métier d’Auxane. Le roman n’oublie jamais qu’elle est là pour écrire un papier, et cette mission crée une tension supplémentaire : chaque chose qu’elle apprend devient une trahison potentielle. Elle prend des notes sur des gens qui commencent à lui faire confiance. Elle sait ce qu’elle va publier. Ce dilemme professionnel donne au récit une colonne vertébrale que beaucoup de romances du genre n’ont pas, et c’est lui qui m’a fait tourner les pages plus vite que l’histoire d’amour elle-même.
La plume est nerveuse, faite de phrases courtes, avec un vrai sens du chapitre qui se termine mal. Ce n’est pas une écriture qui cherche la beauté, c’est une écriture qui cherche l’efficacité, et elle l’obtient. On sent le texte façonné par une publication en ligne, chapitre après chapitre, devant des lecteurs qui réclamaient la suite.
Un mot pour finir, parce que c’est ce qui m’a le plus étonnée. Je pensais me méfier de ce type de collection, celle qu’on range mentalement du côté des romans érotiques à succès sans se poser plus de questions. Je m’étais fabriqué un préjugé bien confortable. Ce roman me l’a démonté proprement, et j’ai été contente de me tromper. Il y a du sombre, il y a de la tension, il y a surtout une intrigue qui tient debout toute seule.
Bref, premier coup de coeur de l’année, et un nom d’autrice noté quelque part. J’attends la suite avec impatience et une pointe d’inquiétude, parce que ce genre de premier roman met la barre très haut.