« Restart with song » d’Elle Seveno, six cents pages de guitare et de rancune
New romance·5 min de lecture
J’avais aimé la plume d’Elle Seveno avec les deux tomes de « Make me bad », cette histoire de vengeance qui avait fait un carton sur Fyctia avant de sortir à La Condamine. J’attendais donc son nouveau roman avec la curiosité un peu inquiète qu’on a face au deuxième livre d’une autrice qu’on a aimée. « Restart with song » paraît en numérique et arrive demain en poche. Six cent quarante pages. J’ai regardé ce chiffre avec méfiance et j’ai eu tort.
Camille rentre en France après des mois passés au bout du monde à essayer d’oublier son désespoir. Le retour ne règle rien du tout. Elle continue de fuir, autrement, à coups de sensations fortes et de décisions prises sans réfléchir. Le casting pour intégrer les Nameless Options, groupe déjà installé, fait partie de ces sauts dans le vide. Sauf que cette fois, le saut la met en face de Léo, guitariste du groupe, qui a le don de la pousser exactement là où elle ne veut pas aller.
Deux voix qui ne racontent pas la même chose
Le roman alterne les points de vue de Camille et de Léo, tous deux à la première personne. C’est un choix qui peut vite devenir pénible quand les deux narrateurs ont la même voix, ce qui arrive souvent. Ici, la distinction fonctionne. Camille pense par éclats, elle coupe ses phrases, elle passe d’un sujet à l’autre pour éviter celui qui fait mal. Léo est plus posé, plus dans l’observation, et il voit chez elle des choses qu’elle ne s’avoue pas. Le décalage entre les deux chapitres crée un plaisir de lecture particulier, celui de comprendre avant les personnages.
Cette construction sert aussi le thème central : ces deux-là combattent des démons anciens et n’ont pas du tout la même méthode. Camille avance en cassant tout, Léo en gardant tout à l’intérieur. Ni l’un ni l’autre n’a raison. Elle Seveno prend le temps de montrer que la musique ne guérit personne toute seule, elle donne juste un endroit où poser ce qu’on ne sait pas dire.
Un vrai roman de groupe
J’ai lu pas mal de romances musicales et beaucoup se contentent d’un décor : une guitare posée dans un coin, deux répliques sur les accords, et on passe à autre chose. Celle-ci s’intéresse réellement au fonctionnement d’un groupe. Les répétitions qui tournent au règlement de comptes, la question de qui écrit quoi, la fatigue de la tournée, les rapports avec le label, la place très inconfortable de la nouvelle arrivée dans une équipe soudée depuis des années. Tout ça existe et occupe de vraies pages.
Les personnages secondaires en profitent. Les autres membres des Nameless Options ne sont pas des silhouettes chargées de faire des blagues entre deux scènes de couple. Ils ont leurs alliances, leurs jalousies, leur manière de protéger le groupe contre ce qui pourrait le faire exploser. Une des relations les plus intéressantes du livre n’est même pas amoureuse, c’est celle entre Camille et un membre du groupe qui la déteste au premier abord.
Sur la longueur, maintenant. Six cent quarante pages, ça se sent par endroits. Il y a un ventre mou aux alentours du deuxième tiers, avec quelques scènes qui répètent une information déjà acquise. Une centaine de pages en moins aurait donné un roman plus tendu. Cela dit, je préfère mille fois ce défaut-là à l’inverse, ces romances expédiées où l’on nous demande de croire à un amour installé en cinquante pages.
Ce que j’en garde
Ce qui me reste, une semaine après, ce sont des scènes précises. Un enregistrement qui rate en boucle. Une conversation dans un couloir de salle de concert. Un moment où Camille comprend qu’elle a été insupportable et ne s’excuse pas. Elle Seveno n’a pas peur de rendre son héroïne désagréable, et je trouve ça courageux dans un genre où l’on cherche souvent à faire aimer le personnage principal à tout prix.
Léo, de son côté, échappe au piège du musicien torturé et charmeur. Il est plutôt du genre à insister quand il faudrait lâcher, et le roman assume que cette insistance n’est pas toujours bienveillante. Leur relation avance par frictions, avec de vraies disputes, ce qui la rend plus intéressante que les couples qui se contentent de se manquer pendant quatre cents pages.
Si vous cherchez une romance légère à lire en diagonale, passez votre chemin. Celle-ci demande de l’attention et parle de choses lourdes, de deuil intérieur et de fuite. Si en revanche vous aimez les romans qui prennent le temps, les alternances de points de vue bien menées et les univers professionnels documentés, vous allez y trouver votre compte. Et si vous voulez d’autres idées dans ce registre, il y en a plusieurs dans mes chroniques.
Deuxième rendez-vous réussi avec cette autrice, donc. Sa plume s’est affirmée, sa construction aussi, et elle a résisté à la tentation de refaire ce qui avait marché la première fois. C’est exactement ce que j’espérais.