« Le voleur de baisers » de L.J. Shen : mariage forcé et vengeance à Chicago
Dark romance·5 min de lecture
Première chronique de l’année et je commence avec une lecture de décembre que je n’ai pas encore digérée. « Le voleur de baisers » de L.J. Shen est sorti chez Hugo Roman il y a quelques semaines, dans la collection New Romance. J’avais découvert l’autrice avec « Midnight Blue » au printemps dernier et j’étais curieuse de la retrouver ailleurs que dans l’univers du rock. Autant dire que le changement de terrain est radical.
Ici on est du côté de la mafia italienne de Chicago, des dettes anciennes et des mariages arrangés. Francesca a grandi en fille de parrain, avec un avenir tracé jusqu’au dernier détail : un fiancé choisi depuis l’enfance, issu d’une famille du même monde, qu’elle aime pour de bon. Et puis le sénateur Wolfe Keaton entre dans le tableau avec une revanche à prendre sur son père, et il a décidé qu’elle serait la monnaie d’échange.
Un héros qu’on n’a pas envie d’aimer
Soyons claires, Wolfe est odieux. Pas d’un cynisme charmant, pas d’une froideur qui cacherait un cœur d’or dès le chapitre trois. Il est calculateur, il humilie, il utilise. L.J. Shen ne fait aucun effort pour nous le rendre sympathique dans la première moitié du livre et je crois que c’est un vrai parti pris d’autrice. Elle sait que son lectorat va grincer et elle assume.
Ce qui m’a tenue, c’est Francesca. On aurait pu en faire une potiche muette traînée à l’autel. Elle est bien plus intéressante que ça. Élevée dans la protection absolue, elle découvre le monde par le plus mauvais bout et elle apprend vite. Sa manière de riposter, souvent par le silence ou par une politesse glaçante, m’a beaucoup plu. Elle ne devient pas subitement une guerrière, elle apprend à occuper le peu de terrain qu’on lui laisse.
Le déséquilibre de pouvoir est le vrai sujet du roman. Il est énorme, il est explicite, et l’autrice ne prétend pas le contraire. J’ai lu quelques avis qui reprochent au livre de romantiser une situation intenable. Je comprends l’objection et je ne vais pas la balayer. Simplement, il me semble que le texte lui-même sait ce qu’il fait : il montre une captivité dorée, et le chemin de Francesca consiste précisément à ne plus accepter d’être un objet d’échange, y compris quand ses sentiments s’en mêlent.
La mécanique du huis clos
La grande force de L.J. Shen, c’est la tension. Elle installe une maison, deux personnes qui se détestent, des règles tacites, et elle fait durer. Chaque repas devient une scène, chaque déplacement une négociation. Je me suis surprise à lire des chapitres entiers où il ne se passe rien d’autre qu’une conversation, et à ne pas pouvoir m’arrêter.
La bascule arrive au bon moment, ni trop tôt ni trop tard, et elle passe par la révélation de ce que Wolfe cherche vraiment. Sans rien dévoiler, disons que sa vengeance a des racines plus anciennes qu’on ne le croit et que l’autrice les distille par petites touches. J’ai apprécié qu’elle ne transforme pas son personnage en agneau du jour au lendemain. Il reste manipulateur jusque dans ses gestes de tendresse, et cette ambiguïté est ce qui sauve le livre.
Sur la forme, la traduction est agréable, le rythme est soutenu, et les chapitres sont courts, ce qui n’aide pas du tout à reposer le livre à une heure raisonnable. Je l’ai commencé un soir en me disant « juste cinquante pages » et j’ai payé la note le lendemain matin.
Mon verdict
« Le voleur de baisers » est une romance très noire, à réserver aux lectrices qui aiment les héros détestables et les rapports de force poussés loin. Si vous préférez les histoires où l’on se tient la main dès la page cinquante, passez votre chemin sans hésiter, vous allez détester Wolfe et vous aurez raison.
Pour ma part, j’y suis restée jusqu’au bout parce que Francesca m’a intéressée du début à la fin. C’est finalement son roman à elle, pas celui de l’homme qui croit tirer les ficelles. La dernière partie le confirme, et j’ai refermé le livre avec le sentiment d’avoir lu quelque chose de plus malin que ce que la couverture laissait supposer.
Comparé à « Midnight Blue », c’est plus dur, plus fermé, moins solaire. Je crois que je garde une préférence pour le premier, question de tempérament. Mais L.J. Shen confirme qu’elle sait écrire des personnages qui restent en tête bien après la dernière page, et pour une lecture de fin d’année, c’était un sacré programme.