« Partie fine » de Selen Itoka, un huis clos choral
Dark romance·4 min de lecture
Vous savez que je lis de tout, et que je n’ai aucun problème avec les rayons qu’on regarde de travers. Partie fine de Selen Itoka vient de paraître chez J’ai lu dans la collection de littérature érotique, et je l’ai lu d’une traite un dimanche après-midi. Trois cent vingt pages, dix personnages, un dîner qui dure toute une nuit. On ne peut pas dire que je me sois ennuyée.
Le point de départ tient en deux phrases. Dix camarades de lycée qui s’étaient perdus de vue se retrouvent quinze ans plus tard, le temps d’une soirée. Ils pensaient partager un repas, l’un d’entre eux propose un jeu. Très particulier. À partir de là, le roman se transforme en huis clos où les frontières intimes de chacun sont testées une par une.
Ce que le roman raconte vraiment
On pourrait croire à un simple prétexte à scènes chaudes. Ce serait passer à côté du livre. Ce qui intéresse Selen Itoka, c’est ce que quinze ans font à un groupe. Celui qui régnait sur la cour de récréation vend des assurances et n’ose plus lever la voix. La discrète du fond de la classe a réussi et le sait. Les couples se sont formés, défaits, reformés dans le dos des autres. Le jeu ne crée pas les tensions, il les révèle. C’est un révélateur photographique, appliqué à des gens qui ont beaucoup à cacher.
La construction chorale est le vrai pari du livre. Dix voix, ça fait beaucoup à tenir, et j’ai eu besoin de trente pages pour ranger tout le monde dans ma tête. Une fois le tri fait, le dispositif fonctionne : chaque chapitre déplace légèrement le point de vue, on comprend qu’une même scène a été vécue de dix façons différentes, et certains personnages qu’on trouvait insupportables gagnent une profondeur inattendue quand on entre dans leur crâne.
L’autre sujet du roman, c’est le consentement, et il est traité avec plus de finesse que je ne le craignais. Les personnages disent oui, disent non, changent d’avis, se sentent poussés par le groupe, négocient. L’auteur ne fait pas semblant de croire qu’un jeu collectif est un espace neutre où tout le monde arrive libre et égal. Certains y entrent pour prouver quelque chose, d’autres pour ne pas perdre la face. Cette pression sociale est décrite sans jugement mais sans naïveté.
L’écriture, la vraie question du genre
Le problème habituel de l’érotique, c’est la langue. Soit elle est clinique et on lit une notice de montage, soit elle est fleurie et on rit là où il ne faudrait pas. Selen Itoka choisit une troisième voie : des mots simples, des phrases courtes, presque du poème par moments. Elle suggère beaucoup, elle décrit peu, et elle fait confiance à l’imagination du lecteur. Résultat, les scènes fonctionnent parce qu’elles sont chargées d’émotion et pas seulement d’anatomie.
Le suspense tient aussi son rôle. Il y a un secret dans ce groupe, une histoire ancienne qui explique pourquoi cette soirée était une mauvaise idée. L’auteur en distille les morceaux avec patience, et j’ai tourné les dernières pages en mode enquête, ce qui ne m’arrive pas souvent dans ce rayon. Le livre glisse d’une atmosphère de jeu à quelque chose de nettement plus sombre, et cette bascule est réussie.
Tout n’est pas parfait. Deux personnages restent des silhouettes, sacrifiés à la mécanique du groupe. Le dernier chapitre explique un peu trop, comme si l’auteur craignait qu’on n’ait pas suivi. Et le lecteur qui vient chercher uniquement de la sensualité trouvera que le roman s’attarde beaucoup sur les rancunes de lycée. Je fais partie de ceux que ça a intéressée, mais l’avertissement me semble honnête.
Défendre ce rayon sans complexe
Je lis régulièrement ce genre de titres et j’entends encore des remarques amusées quand j’en parle. On accepte qu’un roman traite d’un meurtre à la hache mais on ricane devant une couverture érotique. Il y a du mauvais dans ce rayon comme dans tous les autres, et il y a des livres qui savent ce qu’ils font. Celui-ci en fait partie : il a une structure, un sujet, une langue.
Je le conseille à celles et ceux qui aiment les huis clos, les romans choraux, et les histoires où un groupe se déchire poliment autour d’une table. Je le déconseille à qui cherche une romance douce, parce que la douceur n’est pas vraiment le programme. Prévoyez une soirée entière, ce livre supporte mal d’être lu en tranches.