Traduction littéraire : pourquoi je note toujours le nom du traducteur
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Pendant des années j’ai dit « j’ai lu Salinger » sans me demander une seconde par quelle main le texte était passé avant d’arriver dans la mienne. Puis un jour, dans une librairie d’occasion, j’ai ouvert deux éditions françaises du même roman à la même page. Je n’ai pas lu deux fois la même chose. Depuis, je regarde la page de titre avant la quatrième de couverture, et j’ai un peu honte d’avoir mis si longtemps.
Un roman traduit, c’est un livre réécrit en entier par quelqu’un dont le nom tient parfois en corps huit sur une page intérieure. Cette personne a passé six mois, un an, parfois davantage, à chercher comment faire tenir debout en français une blague qui ne fonctionne qu’en anglais. Tout ce qu’on aime dans le livre lui doit quelque chose, sauf l’intrigue.
Ce qu’on perd sans jamais le savoir
Le cas qui m’a le plus secouée, c’est Rebecca. Le roman de Daphné du Maurier est arrivé en France en 1940, et cette version française contenait des coupes. Des passages entiers avaient sauté. Pendant des décennies, on a donc discuté ici d’un livre raboté sans en avoir la moindre idée. Albin Michel vient d’en publier une nouvelle traduction, signée Anouk Neuhoff, parue au début du mois de mars. J’ai rouvert les premières pages par curiosité. Ce n’est pas le même souffle.
Il y a aussi ce que l’anglais ne dit pas et que le français est obligé de trancher. Le fameux « you » : à quelle page deux personnages passent-ils du vous au tu ? L’auteur anglophone n’a jamais eu à décider. Le traducteur, si, et il décide pour vous du moment exact où l’histoire d’amour bascule. Dans une comédie romantique, ce choix vaut bien trois chapitres.
L’Attrape-cœurs, lui, existe en deux versions françaises chez le même éditeur, Robert Laffont. Celle de 1953 porte la signature de Jean-Baptiste Rossi, un jeune homme qui deviendra Sébastien Japrisot. Celle de 1986 est d’Annie Saumont. Même titre, même roman, deux adolescents qui ne parlent pas pareil. Choisir son édition, c’est choisir son Holden, et personne ne vous prévient au moment de payer.
Et ce qu’on gagne, parce qu’on gagne beaucoup
Moldu. Choixpeau. Épouvantard. Bombabouse. Mangemort. Aucun de ces mots n’existe dans le texte anglais de Harry Potter. Jean-François Ménard a fabriqué un lexique entier pour que les inventions de J. K. Rowling gardent leur charge comique en français, et une génération de lecteurs a grandi avec son vocabulaire à lui. On aura du mal à appeler ça une perte.
Les titres racontent la même histoire. Autant en emporte le vent : c’est Jean Paulhan qui est allé chercher la formule dans une ballade de Villon, pour la traduction de Pierre-François Caillé publiée chez Gallimard en 1939, laquelle a valu au traducteur le prix Halpérine-Kaminsky l’année suivante. Un éditeur qui ouvre Villon pour trouver le titre d’un best-seller américain, avouez que ça ne court plus les rues.
Plus près de nous, The Rosie Project est devenu Le théorème du homard chez Nil en 2014, dans la traduction d’Odile Demange. Le titre anglais nomme le plan du héros, le titre français attrape une de ses manies. Je trouve le second plus drôle que l’original, ce qui ne m’arrive à peu près jamais.
Il y a enfin les titres qui trahissent, ceux qui transforment un roman grinçant en comédie ensoleillée parce qu’il faut vendre le livre en juillet. Vous les reconnaissez comme moi : ils promettent un été en Provence et livrent un divorce.
Juger une traduction sans lire l’original
On peut. Pas avec certitude, mais on peut. Le premier réflexe est de chercher le nom. La loi française reconnaît au traducteur un droit d’auteur sur le texte qu’il a produit, et pourtant il faut souvent le débusquer en petits caractères. Quand un éditeur le met en couverture, c’est presque toujours qu’il a soigné le travail et qu’il l’assume.
Ensuite, lisez trois lignes à voix haute. Une traduction fatiguée s’entend tout de suite. Les phrases ont gardé la longueur et l’ordre de l’anglais. Les possessifs se multiplient là où le français n’en a pas besoin (« il glissa sa main dans sa poche »). Les personnages « réalisent » au lieu de comprendre, ils sont « supposés » faire des choses, ils « ont l’air d’être » au lieu d’être. Rien de tout cela n’est un crime isolé, mais l’accumulation donne ce texte tiède qu’on lit sans jamais l’entendre.
Regardez les dialogues, surtout ceux des personnages très jeunes. C’est là que tout se joue et c’est là que ça vieillit le plus vite. Un ado qui dit « ça craint un max » dans un roman censé se passer aujourd’hui vous situe la traduction à vingt ans près. Regardez aussi ce que devient l’humour : si une scène drôle en anglais tombe à plat en français, le problème n’est pas toujours l’autrice.
Reste le test de la double édition. Quand un classique a été retraduit, prenez les deux versions et lisez le même paragraphe dans chacune. Vous n’aurez besoin d’aucun diplôme pour sentir laquelle respire. C’est l’exercice le plus instructif que je connaisse, et il est gratuit dans n’importe quelle bibliothèque municipale.
J’ai fini par prendre une habitude minuscule : je note le nom du traducteur en tête de mes chroniques, au même endroit que celui de l’auteur. Ça ne change pas la face du monde. Ça m’oblige au moins à me souvenir que le livre que j’ai aimé, quelqu’un l’a écrit deux fois.