Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de Réparer les vivants » de Maylis de Kerangal : les conséquences d'un don

« Réparer les vivants » de Maylis de Kerangal : les conséquences d’un don

Vous connaissez la ligne de ce blog : de la romance, de la comédie, des livres qui finissent bien. Aujourd’hui, exception. Une amie m’a mis « Réparer les vivants » entre les mains avec un simple « fais-moi confiance », et j’ai bien fait de lui faire confiance, même si je lui en veux encore un peu pour l’état dans lequel ce livre m’a laissée.

Le roman de Maylis de Kerangal, paru chez Verticales l’an dernier et couvert de prix depuis, tient en vingt-quatre heures. À l’aube, Simon Limbres, dix-neuf ans, rentre d’une session de surf avec deux copains. Accident de la route. À l’hôpital du Havre, le verdict tombe : son cœur bat encore, mais Simon ne reviendra pas. Commence alors une course contre la montre que je ne connaissais que de très loin, celle d’une transplantation cardiaque, avec ses médecins, ses coordinateurs, ses parents à qui on doit poser la question impossible, et, à l’autre bout de la chaîne, une femme qui attend ce cœur pour vivre.

Une écriture qui ne ressemble à rien de ce que je lis

Je dois être franche : les trente premières pages m’ont résisté. Maylis de Kerangal écrit des phrases longues d’une demi-page, qui serpentent, accumulent, repartent. Moi qui viens de la comédie anglaise où chaque réplique claque, j’ai failli abandonner. Et puis quelque chose s’est produit, le rythme de ces phrases est devenu celui d’un battement, et je n’ai plus lâché. Il y a une scène, celle de l’annonce aux parents, que j’ai lue en apnée. Je ne pensais pas qu’un livre sans histoire d’amour au sens où je l’entends pouvait me faire ça.

Sauf que je me trompe en écrivant ça, et c’est toute la beauté du livre : c’est une histoire d’amour de bout en bout. L’amour des parents pour ce fils qu’il faut laisser partir, celui de la petite amie de Simon, celui, plus étrange, des soignants pour ce métier qui consiste à veiller sur un cœur qui ne leur appartient pas. Le titre vient de Tchekhov, et il dit exactement ce que le roman fait : les morts sont morts, il reste à réparer les vivants.

Un livre couvert de prix, et ce n’est pas volé

Je débarque après tout le monde, je le sais bien. Depuis sa parution en janvier 2014, le roman a raflé une brassée de récompenses, dont le Grand Prix RTL-Lire, le Prix Orange du Livre et le Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama. Et Maylis de Kerangal n’était pas une inconnue avant ça : « Naissance d’un pont » lui avait déjà valu le prix Médicis en 2010. Cet été, au festival d’Avignon, le comédien Emmanuel Noblet en a même tiré un seul-en-scène dont plusieurs personnes m’ont dit le plus grand bien. C’est devenu un de ces livres qui circulent de main en main, qu’on prête avec des consignes et qu’on réclame ensuite. Il est arrivé jusqu’à moi exactement comme ça, et je comprends maintenant pourquoi mon amie me surveillait du coin de l’œil pendant ma lecture.

Quelques conseils pratiques d’une lectrice encore secouée. Ne le commencez pas dans les transports : j’ai tenté de le reprendre dans le métro lundi matin, j’ai refermé le livre au bout de trois stations avec le menton qui tremblait devant des inconnus. Prévoyez plutôt une soirée entière, il se lit d’un souffle, c’est même sa nature profonde. Si vous traversez un deuil récent, attendez quelques mois : le roman est d’une grande douceur avec ses personnages, mais il ne vous épargnera rien. Et si vous pensez que les histoires d’hôpital ne sont pas pour vous, détrompez-vous : tout est écrit pour qu’on comprenne, jamais pour impressionner, et on ressort de là avec le sentiment d’avoir approché un monde qui nous concerne tous sans qu’on veuille y penser.

Depuis que je l’ai terminé, je l’ai déjà prêté deux fois, avec le même « fais-moi confiance » que mon amie. Ma collègue de bureau me l’a rendu vendredi avec la même tête que moi, et nous voilà toutes les deux à parler don d’organes à la machine à café entre deux dossiers, ce qui ne nous était jamais arrivé en cinq ans. Un roman capable de déplacer les conversations d’un open space, je n’avais encore jamais vu ça.

Je retourne à mes comédies dès la semaine prochaine, promis, il me faut bien ça pour m’en remettre. Mais si vous vous sentez le cœur solide, au sens propre comme au figuré, lisez-le. Et j’ai rempli ma carte de donneuse d’organes en le refermant. Un roman qui obtient ça d’une lectrice, ce n’est pas rien.

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