« Tess d’Urberville », un chef-d’œuvre de Thomas Hardy
Culture·4 min de lecture
Je poste cette chronique avec un peu de retard, et je crois que c’est parce que j’avais du mal à trouver les bons mots. Parler d’un roman qu’on aime depuis des années est plus difficile que de descendre un livre qu’on a détesté. Il s’agit de Tess d’Urberville, de Thomas Hardy, publié en 1891, et c’est une relecture pour moi.
Autant l’annoncer d’emblée pour que vous sachiez à qui vous avez affaire : Emily Brontë et Thomas Hardy sont mes deux auteurs préférés, toutes catégories confondues. Ne pas parler de lui sur ce blog relèverait du sacrilège.
L’histoire, pour ceux qui ne la connaissent pas. Tess, jeune paysanne pauvre, est placée dans une famille de la région. Elle y est séduite puis abandonnée par Alec d’Urberville, l’un de ses jeunes maîtres. L’enfant qu’elle met au monde meurt à la naissance. Dans l’Angleterre puritaine de la fin du dix-neuvième siècle, cette faute-là ne se pardonne pas, et Tess va la payer pendant tout le reste du roman.
Le sous-titre qui a fait scandale
Hardy a sous-titré son roman « une femme pure », et il faut mesurer ce que cela représentait en 1891. Il affirmait qu’une jeune fille séduite contre son gré, mère d’un enfant illégitime, restait pure. La critique de l’époque s’est étranglée, et le roman a d’abord paru en feuilleton dans une version amputée de ses passages les plus gênants.
C’est précisément ce qui fait la force du livre. Hardy ne raconte pas la chute d’une femme, il raconte l’acharnement d’une société sur une victime. Chaque fois que Tess croit s’être sortie d’affaire, quelqu’un ressort son passé et la remet à terre. Le mécanisme est implacable, et Hardy le démonte pièce par pièce.
Il y a une scène, celle de l’aveu à Angel Clare, que je ne peux pas relire sans avoir envie de jeter le livre à travers la pièce. Angel vient de confesser ses propres écarts et Tess lui pardonne dans la seconde. Puis elle avoue les siens. Deux fautes identiques, deux traitements opposés. En une page, Hardy dit tout de la morale de son époque, et je ne suis pas certaine qu’elle ait entièrement disparu.
Un paysage qui pense
Ce qui me ramène à Hardy, au-delà de l’histoire, c’est sa campagne. Le Wessex qu’il a inventé n’est pas un décor. Les vallées fertiles où Tess est heureuse, les plateaux caillouteux où elle s’épuise dans un travail de brute, la ferme laitière baignée de lumière : chaque lieu correspond à un état de la jeune femme, sans que l’auteur ait besoin de nous l’expliquer.
Il y a aussi cette attention aux gestes agricoles, aux saisons, aux machines qui arrivent et changent le rythme du travail. Hardy écrit la fin d’un monde rural en même temps qu’il raconte le destin d’une femme, et les deux avancent au même pas. Certains lecteurs trouvent ces passages longs. Moi, je les relis en premier.
Sa langue demande un effort, c’est vrai, surtout en version originale où le vocabulaire agricole peut donner du fil à retordre. En français, plusieurs éditions existent et se valent, et j’ai personnellement une tendresse particulière pour la mienne, une édition ancienne au papier jauni qui sent la cave.
Par où entrer chez Hardy
Si Tess vous intimide, commencez par Loin de la foule déchaînée, plus lumineux, avec une héroïne qui dirige sa ferme et choisit sa vie. Le film sorti l’an dernier avec Carey Mulligan a donné à ce roman un coup de projecteur mérité, et il constitue une bonne porte d’entrée. Gardez Jude l’Obscur pour plus tard, celui-là est un rouleau compresseur.
Côté adaptations de Tess, il y a le film de Roman Polanski de 1979 avec Nastassja Kinski, très beau visuellement, et la série de la BBC de 2008 avec Gemma Arterton, que je trouve plus fidèle à la dureté du texte. Aucune des deux ne remplace le livre, mais elles donnent envie de l’ouvrir, ce qui est déjà beaucoup.
Un dernier avertissement. La fin de Tess est l’une des plus désespérées que je connaisse, et Hardy ne vous accorde aucune consolation. Si vous cherchez une lecture réconfortante pour janvier, passez votre chemin. Si vous voulez un roman qui vous change durablement la façon de regarder la notion de faute, ouvrez-le ce soir.