Une merveilleuse histoire du temps, le biopic qui m’a eue par surprise
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J’ai mis cinq mois à me décider. Cinq mois pendant lesquels on m’a répété que ce film était beau, que l’acteur principal était prodigieux, que j’allais pleurer comme une madeleine. Et moi je traînais des pieds, parce que le biopic reste sans doute le genre qui me fatigue le plus au cinéma. On connaît la fin avant même d’entrer dans la salle, on sait à quoi ressemble la personne réelle, il ne reste plus qu’à regarder quelqu’un l’imiter pendant deux heures. J’y suis allée par curiosité, pas par envie. Je me suis trompée sur toute la ligne.
Une merveilleuse histoire du temps est arrivé dans nos salles le 21 janvier dernier. James Marsh derrière la caméra, Eddie Redmayne et Felicity Jones devant, cinq nominations aux Oscars et une statuette pour Redmayne en février. Ces informations-là, je les avais lues partout sans m’y arrêter. Ce que personne n’avait pris la peine de me dire, c’est que ce film n’est pas vraiment un film sur la physique. C’est un film sur un mariage.
Le regard de Jane, pas celui de Stephen
Le scénario s’appuie sur les mémoires de Jane Hawking, Travelling to Infinity. Ça change absolument tout. La caméra ne se place jamais du côté du génie qui triomphe. Elle reste à hauteur de la femme qui range la maison, qui porte les enfants dans les escaliers, qui finit par traduire aux autres les mots que son mari n’arrive plus à articuler. On est à Cambridge, au début des années soixante. Lui prépare une thèse de cosmologie, elle étudie de son côté, ils se rencontrent à une soirée et ça prend tout de suite. Le diagnostic tombe peu après, avec un pronostic de deux ans. Elle l’épouse quand même.
Et c’est là que le film devient franchement intéressant, parce qu’il refuse de faire de Jane une sainte. Il montre la fatigue, la solitude, l’amour qui se transforme peu à peu en organisation logistique, et le moment où une jeune femme comprend qu’elle vient de signer pour une vie entière de soin. Il y a une scène où elle s’assoit dans le jardin et où on lit tout sur son visage sans qu’un seul mot soit prononcé. Felicity Jones tient ce rôle sans jamais forcer le trait, et je trouve qu’on n’en a pas assez parlé au moment des récompenses.
Redmayne, la performance qui aurait pu tout faire dérailler
C’était ma vraie crainte. Un acteur valide qui joue la maladie dégénérative, c’est le genre de pari qui vire très vite au numéro d’imitation applaudi par les jurys. Redmayne s’en sort parce qu’il ne joue pas la maladie. Il joue un homme qui continue de séduire, de plaisanter et d’être agaçant à l’intérieur d’un corps qui l’abandonne par étapes. Le sourire de travers, le regard qui pétille, l’humour qui ne le quitte jamais : voilà ce qu’il tient d’un bout à l’autre du film. Sa dégradation physique est filmée sur des années, sans effet appuyé, presque en douce. On s’en rend compte après coup, comme dans la vie.
Je connaissais Stephen Hawking de nom, comme à peu près tout le monde. Une brève histoire du temps traîne dans beaucoup de bibliothèques sans avoir été lue jusqu’au bout, la mienne comprise, et je n’en suis pas fière. Le film ne m’a pas appris la physique et ne cherche d’ailleurs pas à le faire : les trous noirs y sont expliqués avec un pull et une mousse de bière. Ça m’a amusée, et ça m’a surtout permis de rester concentrée pendant deux heures, ce qui n’est pas rien me concernant.
Ce qu’on emporte en sortant de la salle
Ce qui m’a cueillie, finalement, ce n’est pas la maladie. C’est la façon dont le film raconte deux personnes qui s’aiment sincèrement et qui n’y arrivent plus. Les biopics adorent les trajectoires ascendantes et les fins triomphales. Celui-ci accepte de terminer sur quelque chose de plus trouble, de plus adulte aussi, où personne n’a tort et où tout le monde a mal. Je suis ressortie avec une question un peu bête qui me tourne encore dans la tête : combien de temps peut-on tenir une promesse faite à vingt ans ?
Alors oui, il y a des raccourcis. Les années défilent à toute allure, certains proches sont réduits à deux répliques et un manteau, et la dernière partie est un peu trop lisse à mon goût. Mais je préfère mille fois un film qui simplifie en assumant son point de vue à un film qui prétend tout dire et ne dit rien. Ici, on sait dès la première image de qui on regarde la vie, et cette honnêteté-là me suffit.
Si vous l’avez laissé passer cet hiver, guettez-le, il repassera forcément. Prévoyez des mouchoirs, mais pas pour les raisons que vous imaginez. Ce n’est pas le fauteuil roulant qui m’a fait pleurer. C’est une conversation banale dans une cuisine, tout à la fin, entre deux personnes qui se connaissent par cœur et qui se disent enfin la vérité.