Des bleus au cœur de Louisa Reid, deux sœurs et un silence de plomb
Culture·5 min de lecture
Il pleut depuis ce matin, j’ai fini ce livre hier soir et je n’arrive toujours pas à passer à autre chose. Ça m’arrive rarement. En général je referme un roman, je le range, j’attaque le suivant dans la foulée. Là, non. Des bleus au cœur de Louisa Reid est resté posé sur la table basse toute la journée, et je l’ai regardé plusieurs fois en me disant que j’allais devoir écrire dessus.
Une copine blogueuse en avait parlé au printemps et l’envie ne m’a plus lâchée. Le roman est paru chez Plon en 2012, dans une traduction d’Amélie de Maupeou, sous le titre original Black Heart Blue. Je l’ai déniché d’occasion en très bon état pour trois fois rien, ce qui est ma manière préférée de rattraper les livres que j’ai laissés passer.
Deux voix, deux sœurs, une seule maison
Rebecca et Hephzibah sont jumelles. Elles vivent au presbytère, avec un père pasteur estimé de sa paroisse et une mère qui baisse les yeux. Dehors, l’homme serre des mains et prononce des sermons. Dedans, il frappe. Les filles n’ont jamais eu le droit de jouer avec les autres enfants, et leur entrée au lycée est la première brèche dans cette vie sous cloche.
La quatrième de couverture ne s’en cache pas, alors je peux le dire : l’une des deux ne survivra pas. Le roman avance en alternant leurs voix, celle d’Hephzibah qui raconte l’avant et celle de Rebecca qui raconte l’après. Ce dispositif aurait pu être un gadget. Il devient au contraire le cœur du livre, parce qu’on lit deux versions d’une même enfance, et que la deuxième éclaire la première d’une lumière insoutenable. On sait où on va. On y va quand même.
Hephzibah est la jolie, la sociable, celle qui rêve d’ailleurs. Rebecca a le visage abîmé, elle se tait, elle rase les murs et lit en cachette. Louisa Reid fait quelque chose de très habile avec ce contraste : on croit d’abord qu’il y a une sœur sauvée et une sœur perdue, et le livre passe deux cents pages à démonter tranquillement cette idée.
Un roman pour adolescents qui ne prend personne pour un enfant
On le range en littérature jeunesse et il y a de bonnes raisons à ça : les héroïnes ont l’âge du lycée, la langue est simple, les chapitres sont courts. Mais que personne ne se rassure trop vite. Il n’y a aucune complaisance dans ce livre, aucune leçon de morale distribuée à la fin, aucun adulte providentiel qui débarque pour tout réparer. Les coups sont racontés sans détail sordide et sans euphémisme non plus, ce qui est un exercice d’équilibre assez remarquable.
Ce qui m’a le plus secouée, ce n’est pas la violence du père. C’est tout le reste. La mère qui sait. Les voisins qui trouvent ce pasteur charmant. Les professeurs qui remarquent qu’une élève ne parle jamais et qui notent « timide » sur un bulletin. Le titre français mentionne l’ignorance et il a bien raison : le roman parle autant de ce que les gens font que de ce qu’ils choisissent de ne pas voir. Une maison peut rester close très longtemps quand personne autour n’a envie d’ouvrir la porte.
Il y a aussi une histoire d’amour, discrète, maladroite, qui aurait pu sonner faux dans un livre pareil. Elle sonne juste parce qu’elle ne sauve rien du tout. Elle ouvre une fenêtre, elle donne un peu d’air, elle rappelle à l’une des sœurs qu’elle existe en dehors du presbytère. C’est déjà énorme, et le roman ne demande pas davantage à ce garçon.
Ce que j’en garde
Je pourrais reprocher au livre son dernier tiers, un peu plus attendu que le reste, et une explication finale dont j’aurais pu me passer. Franchement, ça pèse peu. La force du roman tient dans sa voix, dans cette façon de raconter l’horreur par en dessous, par les détails ordinaires : une porte qu’on referme doucement, un plat qu’on ne finit pas, une phrase qu’on n’ose pas terminer.
Je l’ai lu en deux soirées, ce qui n’est pas un compliment sur sa légèreté mais sur son emprise. Il se lit vite et il reste longtemps. Si vous cherchez une lecture douce pour l’été, passez votre chemin, ce n’est franchement pas le moment. Si vous avez de la place pour un texte dur et tenu, qui parle de sœurs et de silence, alors mettez-le sur votre liste. Moi, il me faut maintenant quelque chose de très gai pour me remettre.