« Je te déteste passionnément » : joutes verbales et colocation explosive
J’ai connu la colocation, ses post-its passifs-agressifs sur le frigo et ses guerres froides autour du lave-vaisselle. Alors un enemies to lovers qui se joue entièrement entre les murs d’un appartement partagé, je savais d’avance que j’allais m’y sentir chez moi. « Je te déteste passionnément » de C. Handon sort aujourd’hui même, et j’ai eu la chance de le découvrir un peu en avance.
Le tableau : Chris Clark a 30 ans et rêve d’une relation qui dure. Petit problème, il est d’une maladresse totale en séduction, et la nouvelle venue de la colocation ne va pas le laisser l’oublier. Jordane Anderson a le franc-parler chevillé au corps, une vision de la vie aux antipodes de la sienne, et un détail qui complique tout : elle est la sœur de son meilleur ami. Territoire interdit, donc. Évidemment.
Précision qui a son importance : ce roman est autoédité, disponible en numérique. Je le signale parce que je sais que certaines d’entre vous hésitent encore devant l’autoédition, et je les comprends, on y trouve le meilleur comme le pire. Mais la romance francophone indépendante monte en qualité à vue d’œil, et des textes comme celui-ci tiennent la comparaison avec bien des sorties de maisons installées. À l’heure où l’enemies to lovers est devenu LE mot-clé que tout le monde s’arrache, notamment sur TikTok où les lectrices se refilent leurs tropes préférés à longueur de vidéos, ça fait plaisir de voir une plume de chez nous s’emparer du filon avec ce niveau d’exigence sur les dialogues.
Le plaisir est dans le trajet
Soyons clairs : vous devinerez la fin dès le premier chapitre. Ce n’est pas grave, ce n’est même pas le sujet. Dans un enemies to lovers, tout se joue dans le chemin, et celui-ci est un régal. Les échanges entre Jordane et Chris fusent, piquent, rebondissent ; j’ai ri toute seule dans mon canapé à plusieurs répliques, ce qui inquiète toujours un peu mon entourage. L’autrice a l’oreille pour les dialogues, et c’est la qualité que je pardonne le moins de voir manquer dans une comédie romantique.
L’autre bonne surprise, c’est Jordane. Pas de fausse rebelle qui fond au premier regard : une femme entière, qui dit ce qu’elle pense, assume ses choix et ne s’excuse pas d’exister. Il y a dans ce roman un petit vent féministe qui fait du bien au genre, sans jamais tourner au manifeste. Et Chris, avec ses grands rêves romantiques et sa drague catastrophique, est attachant précisément parce qu’il est à contre-emploi : pour une fois, c’est monsieur qui espère le grand amour.
Ce que le huis clos de la coloc apporte, et que beaucoup de comédies du genre n’ont pas, c’est la proximité forcée en continu. Pas besoin de coïncidences pour que les personnages se recroisent : ils partagent la salle de bain. Chaque petit-déjeuner devient un round, chaque soirée commune un terrain miné, et l’autrice exploite ce décor unique avec une vraie inventivité. On sort du livre en connaissant cet appartement comme si on y avait payé sa part de loyer.
Côté réserves : la tension monte très, très lentement, c’est un slowburn assumé, et si vous êtes du genre impatient, vous trouverez peut-être que certains chapitres tournent en rond dans la cuisine de la coloc. Moi, ça ne m’a pas dérangée : quand les dialogues sont bons, je veux bien tourner en rond longtemps.
À qui offrir cette colocation
Le calendrier fait bien les choses : à dix jours de Noël, voilà une idée toute trouvée pour la copine qui a dévoré tous les enemies to lovers traduits de l’année et qui cherche sa prochaine dose. C’est aussi une jolie porte d’entrée pour celles qui n’ont jamais tenté la romance autoéditée. Lecture d’hiver par excellence : un plaid, une boisson chaude, et la satisfaction de regarder deux personnages se détester en s’aimant pendant que dehors il fait un froid de canard.
J’ai envoyé quelques répliques de Jordane à mon ancienne colocataire, celle des post-its sur le frigo, avec qui je me suis réconciliée depuis. Sa réponse : « c’est nous, en mieux écrites ». Je confirme, et je précise pour l’Histoire que dans notre version, personne n’est tombé amoureux de personne. Le lave-vaisselle, lui, ne s’en est jamais remis.
Une jolie découverte à glisser sous le sapin, à dix jours de Noël, pour toutes celles qui aiment détester avant d’aimer. Et si votre colocation actuelle vous insupporte, dites-vous que statistiquement, tout reste possible.