Une lectrice de dos sur un banc de parc — illustration de En scène les audacieuses ! », les femmes ont du pouvoir !

« En scène les audacieuses ! », les femmes ont du pouvoir !

Il y a un plaisir particulier à lire un livre cinq ans après tout le monde. Plus de battage, plus d’avis qui traînent partout, juste vous et le roman. C’est ce qui m’est arrivé avec « En scène, les audacieuses ! » de Tonie Behar, publié chez Michel Lafon en 2011 et repêché le mois dernier chez mon bouquiniste préféré, entre un guide de jardinage et des mots croisés.

Tonie Behar, je vous en parlais déjà dans mon billet sur la comédie romantique française face aux Anglaises : elle fait partie de ces autrices de chez nous qui assument le genre sans complexe, et rien que pour ça elle a ma sympathie. Ici, elle nous emmène dans les coulisses de l’industrie musicale en pleine révolution numérique, un monde qu’elle décrit avec une précision qui sent le vécu. Maisons de disques qui tremblent, egos surdimensionnés, coups bas dans les couloirs et paillettes sur scène : le décor à lui seul vaut le voyage.

Deux mots sur l’autrice, parce que son parcours éclaire le roman. Née à Istanbul, arrivée à Paris à cinq ans, Tonie Behar a longtemps travaillé dans la presse et la communication, notamment comme attachée de presse dans la mode, avant de monter sa propre agence de rédaction. Elle a aussi écrit pour des magazines féminins comme Cosmopolitan ou Biba. Les coulisses des egos, les stratégies d’image, les paniques d’avant-lancement : elle a observé tout ça de près, et ça se sent à chaque page. Le vernis du milieu musical est romancé, la mécanique humaine derrière ne l’est pas.

« En scène, les audacieuses ! » n’était d’ailleurs pas son coup d’essai : elle avait déjà publié « La Sieste » en 2007 puis « Coups bas et talons hauts » en 2008, et elle a continué depuis avec « Grands Boulevards » en 2013. Une œuvre qui se construit tranquillement, loin des grosses machines marketing, et c’est peut-être pour ça qu’on la croise plus souvent chez les bouquinistes qu’en tête de gondole. Injuste, mais réparable : c’est exactement à ça que servent les blogs.

Du pouvoir au féminin, sans discours

Côté casting, on suit notamment Déborah Shapiro, directrice de label de 42 ans qui jongle entre les exigences de sa maison de disques, une fille de douze ans experte en manipulation et le retour d’un homme dangereux surgi de son passé, et Nelly Caldeira, chanteuse de R&B prête à toutes les métamorphoses pour devenir une star. Deux générations, deux visions du métier, et entre les deux un jeu de miroirs assez malin sur ce que la réussite coûte aux femmes de ce milieu.

Ce qui m’a le plus plu, c’est le sujet caché sous la comédie : le pouvoir. Les héroïnes de Behar veulent réussir, et le roman ne les punit jamais pour ça. Ça a l’air de rien, dit comme ça, mais pensez au nombre de comédies où l’ambition d’une femme est le défaut qu’elle doit corriger avant de mériter l’amour. Ici, rien de tel. Il y a de l’amour, des passions, des divorces, des jalousies, des colères et des caprices, tout l’attirail du genre, mais la rage de réussir des personnages n’est jamais présentée comme une maladie à guérir. En 2011, ce n’était pas si courant. En 2016, ça ne l’est toujours pas assez.

Des réserves ? Quelques-unes. Le roman brasse beaucoup de personnages et j’ai dû revenir en arrière deux ou trois fois pour remettre les noms sur les intrigues. Certains rebondissements se voient arriver de loin. Mais l’énergie de l’ensemble emporte tout, et j’ai refermé le livre avec l’envie très précise de mettre de la musique fort et de demander une augmentation. Un roman qui donne envie de demander une augmentation, ça ne court pas les rayons.

À qui prêter ce roman

Si vous aimez les romans choraux où ça fourmille, les héroïnes qui ont l’âge d’avoir vécu et les coulisses d’un métier racontées de l’intérieur, c’est pour vous. Lecture idéale de vacances : assez rythmée pour la plage, assez consistante pour ne pas s’évaporer à la première baignade. Je sais déjà à qui mon exemplaire part en premier : ma collègue Sandrine, qui rêvait de travailler dans la musique à vingt ans et qui a fini cheffe de projet dans l’informatique, va se régaler, puis ruminer, dans cet ordre.

Moralité : fouillez chez les bouquinistes, les comédies françaises d’il y a cinq ans n’ont pas pris une ride. Et si vous avez d’autres pépites de nos autrices à me conseiller pour cet été, les commentaires sont à vous.

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