« Préjugés et orgueil » de Lynn Messina, Darcy en héritière et Bennet en garçon
Comédie romantique·5 min de lecture
Il existe des dizaines de réécritures d’« Orgueil et préjugés », et j’en ai lu un nombre déraisonnable. La plupart se contentent de déplacer l’intrigue à notre époque en gardant tout le reste, ce qui donne des romans sympathiques et parfaitement oubliables. « Préjugés et orgueil » de Lynn Messina, paru l’automne dernier chez Leduc, fait autre chose : il inverse les sexes. Darcy est une femme, riche et future héritière. Bennet est un homme. Et rien que le titre retourné annonce l’intention.
J’avais gardé ce roman de côté un moment avant de me décider, parce que je me méfiais du procédé. Deux mille dix-sept marquait les deux cents ans de la mort de Jane Austen, et l’année a produit son lot d’hommages plus ou moins inspirés. Difficile de ne pas être un peu blasée. J’ai fini par céder, et je suis contente de l’avoir fait.
Longbourn devient un musée du Queens
L’idée la plus maligne du livre est peut-être là. Longbourn n’est plus une propriété de campagne mais un musée du Queens, un établissement excentré qui survit difficilement. Bennet Bethle y travaille au service du mécénat avec son frère aîné John, et leur boulot consiste à trouver des donateurs pour que les collections continuent d’exister. La direction est assurée par une patronne qui joue exactement le rôle de la mère d’origine, avec la même obsession pour les bons partis, sauf qu’ici les bons partis sont des chéquiers.
Ce déplacement fonctionne parce qu’il conserve le moteur du roman de Jane Austen : l’argent. On oublie souvent, à force de ne retenir que la romance, que le texte de départ est une histoire de survie économique dans laquelle le mariage est une affaire financière. En transposant cela dans le milieu du mécénat culturel, où l’on courtise des héritières blasées pour financer des salles d’exposition, Lynn Messina retrouve la même tension. Bennet doit séduire des fortunes pour sauver son emploi. C’est très fidèle, au fond.
Ce que l’inversion révèle
Le renversement des sexes n’est pas qu’un gadget, et c’est ce qui m’a surprise. En faisant de Darcy une femme froide, méprisante et arrogante, l’autrice met le doigt sur quelque chose. Un homme hautain, on le trouve mystérieux. Une femme hautaine, on la trouve désagréable. J’ai eu, moi aussi, cette réaction pendant les cent premières pages, et j’ai dû me demander pourquoi je pardonnais depuis toujours au personnage masculin ce que je refusais soudain à son équivalent féminin.
Le même effet joue avec Bennet. Sa vivacité, sa langue bien pendue, son refus de se laisser impressionner, tout cela lui va très bien, mais on le lit différemment quand il s’agit d’un homme. Les scènes de bal, transformées en soirées de levée de fonds, sont particulièrement réussies sur ce plan : on y voit qui a le pouvoir de faire attendre l’autre, qui doit sourire, qui peut se permettre d’être sec.
Là où je suis plus réservée, c’est sur l’inégalité entre les personnages. Bennet est brillamment écrit, on est dans sa tête, on entend son ironie, on suit ses erreurs de jugement en direct. Darcy reste plus lointaine, plus schématique. Il manque à mon goût une ou deux scènes qui l’humaniseraient avant la grande explication, celle que tout lecteur d’Austen attend et qui arrive bien sûr au bon moment.
Un plaisir de connaisseuse
Une bonne partie de mon plaisir a consisté à repérer les correspondances. Qui devient qui, comment tel épisode se traduit en événement contemporain, quelle réplique est reprise presque mot pour mot. C’est un jeu, et Lynn Messina le mène avec une évidente affection pour le texte source. Elle ne se moque jamais, elle ne cherche pas non plus à corriger Austen, elle joue avec elle.
Une lectrice qui n’a jamais lu l’original passera-t-elle un bon moment ? Je pense que oui, parce que la comédie tient debout toute seule, avec des dialogues rapides et un vrai sens du ridicule social. Mais elle ratera la moitié du sel. C’est un livre qui récompense la connaissance, comme une bonne reprise de chanson.
Le style est léger, très américain dans son rythme, assez éloigné de l’ironie sèche du modèle. J’ai parfois regretté cette différence, notamment dans les passages de narration où j’aurais aimé retrouver cette petite cruauté de l’observation. En contrepartie, ça se lit vite, on rit franchement à plusieurs reprises et on ne s’ennuie jamais.
Bref, une relecture plus intelligente que ce que la couverture laisse supposer, et un excellent moyen de reparler du roman de Jane Austen sous un angle qui déplace les habitudes. Je l’ai refermé en ayant envie de relire l’original, ce qui reste, à mon avis, le plus beau compliment qu’on puisse faire à ce genre d’exercice.