« La toute première fois » : le premier roman de Cameron Lund
Comédie romantique·5 min de lecture
J’ai un faible assumé pour les romans qui démarrent sur une mauvaise idée. Pas une petite bêtise vite corrigée, non : une mauvaise idée argumentée, défendue avec le sérieux d’une plaidoirie, et qu’on regarde s’effondrer pendant trois cents pages. La toute première fois, premier roman de Cameron Lund paru ce mois-ci chez Michel Lafon dans la traduction d’Anna Souillac, tient tout entier sur ce ressort. Je l’ai lu en deux soirs, ce qui n’arrive pas si souvent quand il fait chaud et que je m’endors au bout de vingt pages.
Un plan qui tient très bien sur le papier
Keely a dix-huit ans et une conviction bien installée : elle est la dernière de sa bande à n’avoir jamais couché avec personne. Le problème n’est pas là. Le problème, c’est Dean, qu’elle a envie de fréquenter et devant qui elle redoute de passer pour une débutante. Sa solution ? Demander à Andrew, son meilleur ami depuis toujours, de lui servir de répétition générale. Une fois débarrassée de la première fois, se dit-elle, elle abordera le reste sereinement.
Vous voyez déjà où ça va. Moi aussi, je voyais. C’est le genre de dispositif où le lecteur a huit longueurs d’avance sur l’héroïne, et où tout le plaisir consiste à la regarder ne rien comprendre à ce qui lui arrive. Cameron Lund le sait parfaitement et ne fait pas semblant de nous surprendre. Elle joue franc jeu, ce que j’ai trouvé plutôt élégant pour un premier roman.
Ce qui m’a retenue, c’est le ton. Keely raconte à la première personne, avec un débit de fille qui pense plus vite qu’elle ne parle et qui se contredit d’un paragraphe à l’autre. Elle est drôle sans faire de numéro, elle se juge beaucoup trop, elle a des accès de mauvaise foi assez réjouissants. On sent que l’autrice se souvient très bien de ce que c’est, dix-huit ans, et qu’elle n’a pas décidé d’en faire une carte postale.
Le vrai sujet est ailleurs
Le titre annonce le sexe. Le livre parle surtout de trouille. Trouille de décevoir, trouille de ne pas être au niveau d’un groupe qui a l’air d’avoir tout compris avant vous, trouille de dire ce qu’on ressent et de casser un équilibre qui tenait. Keely passe son temps à mesurer sa vie à celle des autres, et personne autour d’elle ne lui dit que les autres bluffent aussi. Il y a une scène de soirée où elle observe tout le monde en se disant qu’elle est la seule à jouer un rôle, et j’ai trouvé ça très juste.
J’ai aussi apprécié que le roman ne moralise pas. Personne ne vient expliquer à Keely qu’elle doit attendre le grand amour, personne ne la félicite non plus de son plan. On la laisse se tromper toute seule, en assumer les dégâts, et réparer ce qui peut l’être. C’est rare dans un roman qui s’adresse aux adolescents, où la tentation de la leçon finale est en général assez forte.
Andrew, de son côté, échappe au piège du meilleur ami transparent. Il a une vie, des maladresses à lui, une manière de reculer devant les conversations importantes qui le rend crédible. Leur amitié est décrite avec assez de détails idiots (les blagues récurrentes, les habitudes de bagnole, les silences confortables) pour qu’on comprenne ce que Keely risque de perdre en jouant avec ça.
Ce qui m’a moins convaincue
Il y a un ventre mou. Aux alentours du milieu, le roman tourne un peu en rond : quiproquo, remords, nouvelle tentative, remords. J’ai eu envie de secouer Keely et de lui dire d’ouvrir la bouche une bonne fois. C’est peut-être le but recherché, mais quelques scènes auraient gagné à disparaître, et le livre y aurait perdu trente pages sans rien perdre du reste.
La bande d’amies m’a semblé un cran en dessous. Elles servent surtout de décor et de miroir, et je n’ai pas réussi à les distinguer nettement les unes des autres. Dean, lui, est agréable mais un peu lisse ; on comprend vite qu’il est là pour occuper une fonction plus que pour exister. Cameron Lund a manifestement concentré son énergie sur son duo central, ce qui se défend, mais on le sent.
Reste que c’est un premier roman, et qu’un premier roman qui tient son ton du début à la fin, ça vaut mieux qu’un livre bien ficelé et sans voix. La traduction m’a paru fluide, sans ces tournures rigides qui sabotent parfois les dialogues d’ados en version française. Et le rythme est celui d’une comédie, avec des scènes courtes et beaucoup de dialogue, ce qui explique sans doute pourquoi je l’ai avalé si vite.
Je le conseille pour un après-midi où on n’a envie de rien de compliqué, avec la réserve habituelle : si les histoires d’amitié qui dérapent en amour vous fatiguent, celle-ci ne vous réconciliera pas avec le genre. Pour ma part j’ai passé un très bon moment, et je garde un œil sur ce que Cameron Lund écrira ensuite. Vous trouverez mes autres chroniques par ici si vous cherchez de quoi remplir juillet.