Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « Les romans à deux voix, ou pourquoi j'aime entendre les deux camps »

Les romans à deux voix, ou pourquoi j’aime entendre les deux camps

Culture·5 min de lecture

Bonjour tout le monde ! Aujourd’hui, pas de chronique, plutôt une réflexion qui me trotte dans la tête depuis quelques semaines. En regardant la pile de romans posée à côté de mon lit, je me suis rendu compte que la moitié d’entre eux étaient écrits à deux voix. Un chapitre elle, un chapitre lui. Ou alors trois narrateurs qui se relaient. Le procédé est partout, et j’ai eu envie de comprendre pourquoi il fonctionne aussi bien sur moi.

La mécanique du malentendu

Ce qui rend la narration alternée redoutable, c’est qu’elle transforme le lecteur en témoin privilégié. Vous savez ce que pense l’héroïne. Vous savez ce que pense l’autre. Et vous les voyez se rater complètement pendant deux cents pages, alors que vous auriez pu régler l’affaire en trois phrases si on vous avait laissé entrer dans le livre.

C’est exactement ce qui rend une romance impossible à lâcher. Il ne s’agit plus de savoir s’ils vont finir ensemble, on s’en doute un peu, mais de supporter l’écart entre ce qu’ils ressentent et ce qu’ils s’autorisent à dire. La frustration devient un moteur. J’ai déjà parlé toute seule à un bouquin dans mon salon, ce n’est pas glorieux, et c’était toujours à cause d’un roman à deux voix.

Le procédé sert aussi à corriger une vieille paresse du genre. Pendant longtemps, le héros masculin de romance était une énigme opaque, un mur avec une mâchoire. Lui donner ses propres chapitres l’oblige à exister vraiment, à avoir des doutes, des raisonnements, parfois des idées franchement stupides. Il devient un personnage au lieu d’être un prix à gagner. La série des « Beautiful » de Christina Lauren en est un bon exemple : les chapitres alternés font autant pour l’humour du livre que pour la tension amoureuse.

Quand deux voix n’en font qu’une

Maintenant, le revers. Le grand piège du roman à deux voix, c’est que les deux voix se ressemblent. Vous lisez trente pages, on vous annonce en tête de chapitre que c’est le tour de Julien, et Julien pense exactement comme Camille, avec le même vocabulaire, les mêmes images, le même rythme de phrase. À ce moment-là, l’alternance ne sert plus à rien. C’est un habillage.

Mon test personnel est un peu brutal : je cache le titre du chapitre avec le pouce et je lis un paragraphe au hasard. Si je ne sais pas qui parle, c’est raté. Les bons romans passent l’épreuve sans difficulté, parce que leurs personnages ne remarquent pas les mêmes choses, ne mentent pas sur les mêmes sujets et n’ont pas la même façon de fuir une conversation.

Il y a un autre écueil, plus vicieux : l’alternance qui sert à masquer un vide. Quand une intrigue n’avance plus, changer de narrateur donne l’illusion du mouvement. On repart en arrière, on revoit la même scène du point de vue d’en face, et on a le sentiment d’avoir progressé alors qu’on a fait du surplace. Une fois ou deux dans un roman, c’est un effet. Cinq fois, c’est un aveu.

Le mensonge organisé

Là où le procédé devient franchement passionnant, c’est quand les deux voix ne racontent pas la même histoire. Le thriller s’en est emparé avec gourmandise. « Les Apparences » de Gillian Flynn est resté dans ma tête des mois entiers à cause de ça : le mari d’un côté, le journal intime de la femme de l’autre, et le lecteur qui essaie de trouver où est le sol.

C’est un contrat très retors qu’on passe avec l’auteur. En donnant sa version à chacun, il nous laisse croire qu’on a toutes les cartes. On se sent malin. Et on découvre à la fin qu’on a été mené par le bout du nez, parce qu’un narrateur peut très bien se mentir à lui-même sur la page. Un narrateur unique nous prévient qu’il a un point de vue. Deux narrateurs nous font croire qu’on a la vérité, ce qui est bien plus dangereux.

C’est peut-être pour ça que je continue d’attraper ces livres en librairie même quand je me promets de varier. La double narration donne au lecteur un rôle actif. On ne se contente pas de suivre, on arbitre, on compare, on prend parti, on change d’avis au chapitre suivant. C’est de la lecture avec les manches retroussées.

Et vous, vous en pensez quoi ? Il y a des lectrices que l’alternance agace profondément, parce qu’elle casse l’élan au moment précis où l’on voulait rester avec quelqu’un. Je comprends l’argument, je l’ai ressenti sur deux ou trois romans où j’aurais volontiers sauté les chapitres de monsieur. Racontez-moi vos réussites et vos ratages dans les commentaires, ça m’intéresse beaucoup.

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