Le plus bel endroit du monde est ici, un café où l’on répare les gens
Feel good·4 min de lecture
L’été vient d’arriver, il fait une chaleur épouvantable chez moi, et j’ai lu ce livre d’une traite hier après-midi avec un ventilateur braqué sur les jambes. Le plus bel endroit du monde est ici est un roman à quatre mains, signé Francesc Miralles et Care Santos, deux auteurs barcelonais, traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco-Rahal. Il est paru chez nous chez Fleuve Noir en 2010 et on le trouve depuis en poche pour le prix d’un sandwich.
Je l’avais repéré il y a longtemps, à cause du titre. Un titre pareil, soit ça vous agace profondément, soit ça vous attrape. Moi ça m’a attrapée, tout en me rendant méfiante, parce que les livres qui promettent le bonheur en couverture m’ont déjà déçue un certain nombre de fois.
Une porte qu’on n’avait jamais vue
Iris a trente-six ans et plus grand-chose devant elle, du moins c’est ce qu’elle croit. Ses parents viennent de mourir dans un accident, sa vie s’est effondrée en une seconde, et par un après-midi gris elle envisage sérieusement d’en finir. C’est là qu’elle remarque la devanture d’un café devant lequel elle est pourtant passée cent fois. Le lieu s’appelle Le plus bel endroit du monde est ici. Elle entre, par curiosité, parce qu’il faut bien faire quelque chose de cette journée.
À l’intérieur, tout est un peu décalé, un peu rêvé, avec des habitués qui semblent l’attendre et un serveur italien nommé Luca qui la regarde comme si elle était déjà quelqu’un. Le roman ne cherche pas une seconde à faire croire à ce café. Il est ouvertement symbolique, presque une fable, et il vaut mieux le savoir avant d’ouvrir le livre pour ne pas lui reprocher ce qu’il n’a jamais promis.
Du développement personnel déguisé en roman ?
Soyons franches, la question se pose. Les chapitres sont brefs, chacun apporte sa petite idée sur la vie, et certains passages ressemblent beaucoup à ce qu’on lit dans les livres de sagesse rayon bien-être. Il y a des maximes, il y a des personnages qui expliquent gentiment à Iris comment fonctionne l’existence, et j’ai levé les yeux au ciel deux ou trois fois.
Et pourtant j’ai continué, et pourtant j’ai souri, et pourtant je l’ai fini en trois heures avec l’impression d’avoir pris une douche tiède. Je crois que ça tient à deux choses. D’abord, les auteurs ne se moquent pas de leur héroïne : son désespoir du premier chapitre est traité avec sérieux, il n’est jamais réduit à un caprice qu’un bon café réglerait. Ensuite, le livre est court. Il dit ce qu’il a à dire et il s’arrête. C’est une qualité qu’on sous-estime beaucoup.
La comparaison avec les romans français qui font parler des gens ordinaires me paraît juste, avec un tempérament méditerranéen en plus. Ici on parle fort, on boit du café, on se mêle des affaires des autres sans permission. Chez nous, ces livres-là sont souvent mélancoliques. Celui-ci est solaire, y compris quand il évoque des choses très noires.
À qui je le conseille
Ce n’est pas un livre à offrir à quelqu’un qui traverse vraiment une période sombre. Je le précise parce que la tentation existe, avec un titre pareil, et je trouve que ce serait maladroit. Une personne qui va mal n’a pas besoin d’entendre qu’il suffit de pousser la bonne porte.
En revanche, pour une fin de journée moche, pour un trajet de train, pour ces moments où on n’a la tête à rien de compliqué, il fait exactement le travail. Je l’ai lu à un moment où j’avais besoin de légèreté et il m’a donné envie d’appeler des gens, de dire des choses gentilles, d’aller marcher. L’effet dure trois jours, comme un bon film le dimanche soir, et je trouve que c’est déjà beaucoup demander à cent cinquante pages.
Une dernière chose, sur la fin, sans rien révéler. J’attendais une pirouette et j’ai eu autre chose, quelque chose de plus tranquille, qui remet l’histoire à sa place. J’ai refermé le livre en me disant que le titre n’était pas la promesse que je croyais. Ce n’est pas une adresse. C’est une manière de se tenir debout là où on est.