Une liseuse et un roman empilés sur une table de chevet le soir — illustration de Eleanor & Grey » : le droit à la deuxième chance, par Brittainy C. Cherry

« Eleanor & Grey » : le droit à la deuxième chance, par Brittainy C. Cherry

Deuxième jour de confinement, et ma pile à lire n’a jamais semblé aussi précieuse. Hier soir, entre deux journaux télévisés anxiogènes, j’ai refermé « Eleanor & Grey », le nouveau roman de Brittainy C. Cherry, et j’avais besoin d’en parler ici, tout de suite, avant que l’émotion ne retombe.

Le livre est sorti le 12 mars chez Hugo, dans la collection New Romance, traduit de l’américain par Marie-Christine Tricottet. Je l’ai acheté le jour même, en librairie, sans savoir que ce serait ma dernière sortie avant longtemps. Brittainy C. Cherry et moi, c’est une vieille histoire de mouchoirs : je sais en ouvrant un de ses romans que je vais pleurer, la seule inconnue est le numéro de la page où ça commencera.

Pour situer le livre chez elle : la France a découvert Cherry à l’été 2016 avec « L’air qu’il respire », premier tome de sa série des Elements, et je fais partie de celles qui ont attrapé le virus à ce moment-là. À la rentrée dernière, « Behind the Bars » nous emmenait du côté de La Nouvelle-Orléans et de la musique. « Eleanor & Grey », lui, se lit tout seul : aucune série à rattraper, aucun ordre à respecter. Si vous n’avez jamais rien lu d’elle, vous pouvez commencer exactement ici, et je vous envie presque de la découvrir avec celui-là.

Eleanor et Greyson se rencontrent adolescents, au moment où la vie d’Eleanor part en morceaux. Il est là, il reste, il l’aide à tenir debout quand tout s’effondre autour d’elle. Puis les années passent et les séparent, comme la vie sait si bien le faire. Quand leurs routes se croisent de nouveau, adultes, les rôles se sont inversés : c’est lui qui est à terre, muré dans sa peine, et c’est elle qui va devoir décider de rester. Tout le roman tient dans cette idée de seconde chance, celle qu’on accorde à l’autre et celle qu’on s’accorde à soi.

Une histoire qui prend son temps, et c’est tant mieux

Ce que j’aime chez Cherry, c’est qu’elle n’a pas peur de la lenteur. Les silences comptent autant que les dialogues, les gestes minuscules autant que les grandes déclarations. Ici, pas de passion torride dès le chapitre trois : on avance pas à pas, avec des personnages qui ont mal et qui n’osent pas se le dire. J’ai trouvé Eleanor terriblement attachante dans sa façon de donner sans compter, quitte à s’oublier elle-même.

Soyons honnête : tout n’est pas parfait. Le dernier tiers appuie un peu fort sur la corde sensible, et j’ai vu venir deux ou trois scènes à des kilomètres. Mais l’écriture du deuil, elle, sonne juste du début à la fin. On sent une autrice qui sait de quoi elle parle et qui refuse les raccourcis faciles, même quand le lecteur supplie intérieurement que les personnages soient épargnés.

Par rapport à ses précédents, celui-ci m’a semblé plus doux, presque réconfortant malgré son sujet. Les Elements vous essoraient sans prévenir ; « Eleanor & Grey » vous tient la main pendant que ça fait mal. La partie adolescente, en particulier, a une tendresse que je ne lui connaissais pas, et j’aurais volontiers passé cent pages de plus dans cette période-là de leur histoire.

Pour qui, et pour quel moment

Ce roman est pour les lectrices qui aiment pleurer utile, celles qui ressortent d’un livre triste avec plus de forces qu’en y entrant. Si vous avez sangloté sur « Avant toi » de Jojo Moyes, vous êtes le public. En revanche, si le contexte actuel vous met déjà les nerfs en pelote et qu’il vous faut absolument du léger, gardez-le pour plus tard : il attendra très bien la fin de cette drôle de période, et vous aussi.

Ma mère, confinée à six cents kilomètres de moi, cherchait de quoi remplir ses journées. Je lui ai offert la version numérique hier soir, elle qui jure ne lire que du papier. Premier texto ce matin : elle en est au tiers et veut savoir si ça finit bien. Je n’ai pas répondu. Chez Cherry, la question n’est jamais de savoir si ça finit bien, mais dans quel état on arrive à la fin.

Alors oui, le moment est étrange pour lire un roman sur la perte et la reconstruction. Ou peut-être que c’est exactement le bon moment. Si vous cherchez de quoi occuper ce drôle de printemps enfermé, commencez par celui-là : il fait du bien précisément parce qu’il ne fait pas semblant que la vie est simple. Prévoyez les mouchoirs, prévoyez du thé, et laissez Eleanor et Grey s’installer chez vous. De toute façon, on ne va nulle part.

Publications similaires