Un fauteuil en cuir dans une bibliothèque — illustration de Les Hauts de Hurlevent », ma relecture de début d'année

« Les Hauts de Hurlevent », ma relecture de début d’année

Bonne année à toutes et à tous ! Chez moi, le rituel du 1er janvier ne varie pas : pendant que la moitié du pays cuve son réveillon, je m’installe sous un plaid avec un classique. Cette année, j’ai ressorti mon exemplaire des « Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë, celui du lycée, annoté au stylo violet par une version de moi qui dessinait des cœurs dans les marges. Spoiler : la version actuelle n’en dessinerait plus au même endroit.

Faut-il encore présenter ce roman ? Publié en 1847, unique livre d’Emily, la plus sauvage des sœurs Brontë, il raconte la passion dévorante entre Catherine Earnshaw et Heathcliff, l’enfant recueilli par son père, sur fond de lande balayée par les vents du Yorkshire. Passion contrariée, mariages de dépit, et une vengeance qui va empoisonner deux générations entières.

Un mot sur les conditions de publication, parce qu’elles disent tout de l’époque. Le roman paraît en décembre 1847 sous le pseudonyme masculin d’Ellis Bell, comme ses sœurs Charlotte et Anne se cachent derrière Currer et Acton : une femme qui écrivait n’était pas prise au sérieux. Les critiques sont déconcertés par tant de noirceur. Emily meurt un an plus tard, en décembre 1848, à trente ans, sans avoir vu son unique roman devenir un monument. C’est Charlotte qui, en 1850, republie le livre avec une préface restée célèbre, où elle avoue ne pas savoir s’il est « bien ou prudent de créer des êtres comme Heathcliff ». Sa propre sœur se posait donc déjà la question qui fâche.

Le malentendu le plus tenace de la littérature

À seize ans, j’y voyais la plus grande histoire d’amour jamais écrite. À la relecture, je suis frappée par autre chose : ce livre n’est pas une romance, c’est un roman de la vengeance et de l’obsession, d’une violence psychologique qui n’a pas pris une ride. Heathcliff n’est pas un héros romantique, c’est un homme détruit qui détruit à son tour, méthodiquement, tout ce qui l’entoure. Et Catherine n’est pas une héroïne à sauver : elle est aussi orgueilleuse et cruelle que lui. C’est précisément ce qui rend le livre immense. Emily Brontë n’excuse personne, ne condamne personne, elle regarde brûler.

Ce malentendu, la pop culture l’entretient avec amour depuis des décennies. En 1978, Kate Bush, qui avait dix-huit ans au moment de l’écrire, en a tiré son premier single, « Wuthering Heights », resté quatre semaines en tête des ventes britanniques : une chanson hantée, magnifique, qui a achevé de transformer Catherine et Heathcliff en amants légendaires. Et presque chaque adaptation gomme la seconde génération du roman, la partie la plus cruelle, pour ne garder que la lande et les serments. Le livre est pourtant bien plus retors que sa légende.

Ce qui m’a le plus frappée cette fois, c’est la construction : toute l’histoire nous parvient par récits emboîtés, à travers la gouvernante Nelly Dean et le locataire Lockwood. On ne voit jamais la passion en face, seulement ses ruines racontées au coin du feu. Pour un roman écrit par une jeune femme de la campagne anglaise qui n’a presque rien connu du monde, l’audace est folle.

Comment (re)lire Hurlevent en 2020

Si vous venez de la romance contemporaine, vous reconnaîtrez du monde : le bad boy torturé, la passion qui excuse tout, l’amour plus fort que la mort. Toute une partie de la new romance actuelle descend en droite ligne de Heathcliff, en général sans son ambiguïté. Relire la source, c’est comprendre d’où viennent ces codes, et mesurer tout ce que les versions modernes ont adouci pour nous le rendre aimable. Conseil pratique au passage : ne vous laissez pas décourager par les cinquante premières pages et leurs récits emboîtés, la mécanique s’éclaire vite.

Mon exemplaire du lycée, je le disais, est annoté au stylo violet. Cette année, j’ai ajouté mes remarques au crayon à papier, juste à côté des cœurs d’adolescente, et ce dialogue entre mes deux moi est devenu mon petit plaisir de janvier. Je vous recommande l’exercice : relire un classique dans ses propres marges, c’est se relire soi.

Moi qui passe l’année à lire des romances où l’amour finit par réparer les gens, ce détour annuel me fait un bien étrange : Hurlevent, c’est l’envers exact de mes lectures habituelles, l’amour comme force de destruction pure. Peut-être que je relis ce livre chaque fois pour me rappeler d’où vient le genre que j’aime, et tout ce qu’il a choisi de pardonner. Si vous ne l’avez jamais ouvert, ou pas depuis le lycée, offrez-lui votre mois de janvier. La lande vous attend, et elle n’a pas radouci.

Publications similaires