Et soudain tout change, le jour où tout bascule
Feel good·4 min de lecture
On a tous croisé le nom de Gilles Legardinier ces derniers temps, ne serait-ce qu’à cause des couvertures. Un chat sur fond de couleur vive, un titre en gros, et hop, ça se vend par palettes. C’est facile de se moquer. J’ai commencé par me moquer, d’ailleurs, avant qu’une lectrice du blog ne me conseille « Ça peut pas rater ». Testé, approuvé, très bon moment avec Marie. Dans la foulée j’ai enchaîné « Demain j’arrête » puis « Complètement cramé », et je suis enfin arrivée au dernier tombé entre mes mains, « Et soudain tout change », publié chez Fleuve Éditions.
Et là, surprise. Ce n’est pas du tout le même livre.
Une année de terminale
Camille attaque sa dernière année de lycée avec une chance rare : ses meilleurs amis sont dans sa classe. Il y a Léa, sa complice de toujours, il y a Axel, Léo, Marie, toute une bande qui traverse l’année ensemble. Le bac approche, la question de l’après se pose, et personne ne sait vraiment quel chemin prendre. Voilà le décor. Sur le papier, on croirait un roman pour adolescents. Ce n’en est pas un, ou alors c’est un roman pour adolescents écrit pour les adultes qui l’ont été.
Legardinier garde son humour, ses dialogues qui claquent, ses scènes de bêtise collective où toute la bande fait n’importe quoi avec un sérieux imperturbable. Il y a des passages franchement drôles, notamment tout ce qui touche aux professeurs et aux stratégies d’évitement du travail scolaire. Mais le livre n’est pas construit là-dessus. Il est construit sur la sensation très précise d’être à quelques mois de la dispersion.
Le vrai sujet, c’est la fin d’un groupe
Ce que le roman raconte, en réalité, c’est le dernier moment où une bande d’amis existe encore comme bande. Après, il y aura les études, les villes différentes, les vies qui divergent, et cette évidence-là plane sur chaque page. Les personnages le savent sans se le dire. Ils multiplient les moments ensemble avec une intensité un peu désespérée, comme si accumuler des souvenirs allait empêcher la suite.
J’ai trouvé ça remarquablement juste. Je me suis revue en terminale, à jurer avec quatre autres personnes qu’on se verrait toutes les semaines, et à savoir déjà que ce serait faux. Legardinier attrape ce moment sans jamais le commenter lourdement. Il le montre. Et parce qu’on a ri pendant cent pages avec ces gamins, quand la mélancolie arrive, elle fait beaucoup plus d’effet.
Camille est une bonne narratrice. Elle observe, elle est lucide sur elle-même, elle a ce mélange d’assurance affichée et de terreur intime qu’on a à dix-sept ans. Léa fonctionne très bien aussi. Les garçons de la bande sont un peu plus schématiques, chacun ayant sa caractéristique principale et pas beaucoup plus, mais l’ensemble tient.
Ce qui coince
Deux choses m’ont gênée. D’abord, on sent par moments l’adulte qui écrit les jeunes. Certaines répliques sont trop bien tournées, trop finies, elles sonnent comme des phrases d’auteur mises dans la bouche de lycéens. Ce n’est pas systématique mais ça revient assez pour se remarquer.
Ensuite, le roman a une tendance à la morale. Il y a plusieurs passages où l’on sent que Legardinier veut absolument nous transmettre quelque chose sur la valeur de l’amitié ou sur le fait de saisir sa vie. Quand il le fait passer par une scène, c’est très bien. Quand il le fait passer par une tirade, ça pèse. J’aurais préféré qu’il nous laisse tirer nos propres conclusions, on est grands.
Cela dit, j’ai fermé le livre avec cette petite boule dans la gorge qui signe les bonnes lectures. Ce n’est pas la comédie que j’attendais et c’est tant mieux. Legardinier prouve ici qu’il peut faire autre chose que du rire à chat, et il le fait plutôt bien. Si vous n’avez jamais lu cet auteur, ce n’est peut-être pas par celui-là qu’il faut commencer, mais si vous avez déjà ri avec lui, allez-y les yeux fermés. Vous ne rirez pas pareil.