Les chiens de papier : de Croc-Blanc à Belle et Sébastien, ces compagnons qui nous font pleurer
Culture·5 min de lecture
Il existe une catégorie de livres que je ne peux pas lire dans les transports, et ce ne sont pas ceux qu’on croit. Pas les romans érotiques, pas les scènes de rupture. Les livres avec un chien dedans. Je sais dès la quatrième de couverture comment ça va finir, je sais que je vais me faire avoir, et je me fais avoir à chaque fois, mouchoir dans la manche, à trois stations de mon arrêt.
Ça fait des années que ça m’agace autant que ça me fascine. Aucun autre personnage ne produit cet effet-là avec une telle régularité. Un chien de papier ne dit pas un mot, occupe parfois trente pages sur trois cents, et c’est lui qu’on retient dix ans après. Il y a une mécanique là-dessous, et elle mérite qu’on l’ouvre.
Une longue généalogie, d’Homère à la niche de Marley
Le premier est aussi le plus court, et il reste imbattable. Dans le chant XVII de l’Odyssée, Ulysse rentre à Ithaque déguisé en mendiant après vingt ans d’absence. Personne ne le reconnaît. Sauf un vieux chien couché sur un tas de fumier, Argos, qui dresse les oreilles, remue la queue, n’a plus la force de se lever, et meurt. Quelques lignes. Toute la littérature canine tient déjà là-dedans : la fidélité qui survit à tout, et la mort qui arrive au moment exact des retrouvailles.
Jack London a ensuite construit deux romans en miroir sur le sujet. L’Appel de la forêt, paru aux États-Unis en 1903 et publié en français dès 1906, suit Buck, chien de propriété californienne volé et jeté dans les traîneaux du Yukon, qui redevient sauvage page après page. Croc-Blanc, publié en 1906 et traduit chez nous en 1923, fait le chemin inverse : un animal né de la forêt qu’on apprivoise. London ne fait jamais parler ses chiens et c’est exactement pour ça que ça marche. Il décrit la faim, les coussinets fendus, le harnais qui blesse.
Puis il y a Belle, le grand patou de Cécile Aubry, dont le roman paraît chez Hachette en 1965 en même temps que le feuilleton qui a fait pleurer une génération entière devant la télévision. Et plus près de nous, Marley et moi de John Grogan, traduit chez JC Lattès en 2007, où le chien n’est même pas un personnage inventé mais un vrai labrador ingérable dont le récit a fait un carton mondial.
Le contre-exemple existe, heureusement. Dans Mon chien Stupide, traduit chez Christian Bourgois à la fin des années quatre-vingt, John Fante colle dans la maison d’un écrivain raté un énorme akita qui ne console personne, casse tout et humilie son maître. Aucune leçon de vie, aucune fidélité émouvante. On rit, et c’est presque un soulagement.
Pourquoi ça fonctionne à tous les coups (et pourquoi c’est un peu tricher)
Première raison : le chien ne parle pas. Il n’a aucun moyen de nous contredire, donc on lui prête tout. Un personnage humain a des motivations qu’il exprime, des mensonges, des zones grises. Le chien, lui, est un écran vide sur lequel le lecteur projette exactement ce qu’il a besoin d’y voir. C’est le personnage le moins écrit du roman et le plus rempli par nous.
Deuxième raison : c’est le seul personnage dont la loyauté est structurelle. Un mari peut partir, une amie peut se taire, un enfant peut en vouloir à ses parents. Le chien de fiction, jamais. Sa constance n’est pas un choix moral, ce qui la rend impossible à discuter et donc bouleversante.
Troisième raison, la plus retorse : sa durée de vie. Dès la première apparition d’un chiot page douze, le lecteur sait comment le livre se terminera. Le suspense classique est remplacé par un compte à rebours. On ne lit plus en se demandant ce qui va arriver, on lit en repoussant le moment où ça arrivera. Aucun romancier n’a besoin d’être très bon pour obtenir de l’émotion avec un outil pareil.
C’est là que je deviens méfiante. Un auteur en panne d’émotion peut toujours faire mourir le chien, comme d’autres font mourir la grand-mère au chapitre neuf. Je repère le procédé maintenant, je le vois venir de très loin, je le commente à voix haute dans ma tête, et je pleure quand même. C’est humiliant.
Les livres qui échappent au piège
Les meilleurs ne font pas du chien un symbole, ils en font un animal. London ne demande jamais à Buck de représenter la liberté, il décrit un corps qui a froid et qui a faim, et le lecteur fabrique le symbole tout seul. Cécile Aubry, de son côté, a l’intelligence de déplacer le sujet : le vrai personnage inquiétant de Belle et Sébastien, ce n’est pas la chienne accusée à tort, c’est le village qui l’accuse. Le chien sert de révélateur à la meute humaine.
Alors voilà mon conseil, de lectrice à lectrice. Ces livres se lisent chez soi, un soir où on n’a rien de prévu après. Ils ne se lisent pas dans un wagon bondé, ni le matin avant une journée où il faudra parler à des gens. Et si vous cherchez d’autres histoires qui font le même effet, allez fouiller du côté des chroniques, il y en a toujours une qui traîne avec un animal dedans et un avertissement en fin de billet.