Un fauteuil moelleux près d'une fenêtre — illustration de « « Les yeux couleur de pluie », l'internat, la pluie et le bout du monde »

« Les yeux couleur de pluie », l’internat, la pluie et le bout du monde

Feel good·4 min de lecture

Bonjour tout le monde ! L’article du jour porte sur un roman lu il y a quelques semaines, repéré grâce à l’avis d’une copinaute : « Les yeux couleur de pluie » de Sophie Tal Men, paru chez Albin Michel début mai. Je savais donc en l’ouvrant qu’il serait question de médecine, d’un peu d’amour et de Bretagne. Autant dire que le dossier partait avec un avantage considérable auprès de moi, parce que la Bretagne, j’y retourne dès que l’occasion se présente et je repars toujours avec l’envie d’y rester.

C’est quoi le pitch Holly ?

Marie-Lou quitte Grenoble, sa ville natale, pour Brest, où elle doit faire ses quatre années d’internat. Elle découvre la colocation, les gardes, la mécanique interne d’un hôpital, et surtout ce que ça fait de se retrouver face à des patients quand on est encore en train d’apprendre. Il y a la fatigue, les copains d’internat, la solidarité qui tient tout le monde debout à quatre heures du matin. Et il y a Matthieu, interne en chirurgie ORL, surfeur à ses heures, dont le prénom revient un peu trop souvent dans les pensées de Marie-Lou pour que ce soit un hasard.

Ce qui m’a emballée

Le milieu hospitalier, d’abord. Il est raconté de l’intérieur, avec une précision qui ne cherche jamais à faire cours magistral. On comprend ce qui se joue dans un service sans qu’on nous explique. Les scènes de garde m’ont paru particulièrement réussies : ce mélange d’urgence absolue et de blagues idiotes entre deux portes, ce n’est pas facile à écrire sans tomber dans la série télé, et c’est très bien tenu ici. J’ai aussi apprécié qu’on ne nous épargne pas la détresse des patients. Le roman est drôle mais il n’est pas confortable, et il y a plusieurs passages qui m’ont serré le ventre.

Ensuite, la Bretagne. Elle n’est pas décorative. La baie des Trépassés, le port du Moulin-Blanc, le brouillard qui tombe et remonte, tout ça travaille l’humeur des personnages et le rythme du livre. Marie-Lou arrive des montagnes et découvre un endroit où la lumière change dix fois par jour. Le titre vient de là, et je l’ai trouvé beaucoup plus fin après lecture qu’avant. Il y a une manière très juste de montrer comment on s’attache à une région qu’on n’avait pas choisie.

La colocation, enfin, m’a fait beaucoup rire. Les scènes de cuisine, les négociations sur le ménage, les retours de garde où plus personne n’a la force de parler. Sophie Tal Men a le sens du détail domestique, celui qui rend une bande de personnages crédible en trois lignes. J’ai eu l’impression de connaître ces gens, ce qui est le meilleur compliment que je puisse faire à un roman de ce type.

Ce qui m’a un peu freinée

L’histoire d’amour, curieusement. Elle est jolie, elle n’est pas ridicule, mais c’est la partie du livre qui m’a le moins surprise. Il y a des passages obligés qu’on voit venir de très loin, et Matthieu reste un peu en retrait par rapport à Marie-Lou, qui est de très loin le personnage le plus intéressant. J’aurais aimé le connaître autant qu’elle, comprendre ce qu’il traverse dans son propre service. Il reste un objet de désir plus qu’une personne complète, et c’est dommage parce que le roman en avait clairement les moyens.

Autre petit bémol, le rythme se casse un peu au milieu. Les chapitres de service s’enchaînent et j’ai eu besoin d’une pause vers la moitié. Rien de grave, et l’ensemble se resserre bien dans le dernier tiers. Ce sont les défauts classiques d’un premier roman, franchement pardonnables au regard de ce qui fonctionne.

Parce que ce qui fonctionne, c’est le principal : la voix de Marie-Lou. Elle est directe, souvent moqueuse envers elle-même, parfois complètement dépassée, et jamais posée en héroïne. Elle doute de ses compétences, elle se plante, elle recommence. On sent une autrice qui sait de quoi elle parle, et cette connaissance donne au roman une densité que beaucoup de comédies sentimentales n’ont pas.

J’ai refermé ce livre avec le sourire, la fatigue de l’internat presque dans les jambes, et une envie pressante de reprendre un train vers l’ouest. Coup de cœur, donc, avec une petite étoile pour la fin, qui laisse suffisamment de portes ouvertes pour qu’on ait envie de retrouver Marie-Lou un jour. Si l’autrice y revient, je serai là.

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