Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « Le roman épistolaire n'a pas dit son dernier mot »

Le roman épistolaire n’a pas dit son dernier mot

Culture·6 min de lecture

On m’a offert un roman écrit uniquement en échanges de mails et j’ai fait la grimace. Un préjugé de lectrice, celui qui dit qu’un livre sans narrateur, sans description, sans autre chose que des messages, va forcément ressembler à un exercice de style. Deux cents pages plus tard, j’avais lu le truc d’une traite et je m’en voulais.

Le roman épistolaire traîne une réputation de forme scolaire, de chose qu’on étudie au lycée avec un tableau de correspondances au tableau noir. C’est un malentendu. C’est probablement la forme la plus retorse du roman, et la seule où le lecteur travaille autant que l’auteur.

Ce que la lettre permet et que le récit classique interdit

Dans un roman ordinaire, il y a quelqu’un qui raconte et qui, quoi qu’il arrive, arbitre. Même un narrateur discret choisit ce qu’il montre, il pose les faits, il tranche. Dans un roman par lettres, personne n’arbitre. Il n’y a que des gens qui écrivent, et des gens qui écrivent mentent, se vantent, se contredisent d’un courrier à l’autre.

Les Liaisons dangereuses, publié en 1782, reste le sommet indépassé du procédé. Cent soixante-quinze lettres, et pas une phrase pour nous dire quoi penser. Merteuil raconte une scène à Valmont, Valmont la raconte autrement à quelqu’un d’autre, et c’est nous qui devons décider laquelle des deux versions ment. Le lecteur n’est pas spectateur, il est enquêteur. Aucun narrateur omniscient ne pourrait produire ce vertige, parce qu’un narrateur omniscient sait, et savoir tue la manipulation.

La deuxième chose que la lettre offre gratuitement, c’est le blanc. Entre deux courriers, il se passe des jours, parfois des semaines, et l’auteur n’a aucune obligation de les raconter. Ce silence, dans un roman classique, coûterait une transition laborieuse. Ici c’est le moteur du suspense: qu’est-ce qui s’est passé entre le 12 et le 19 pour qu’elle écrive sur ce ton ? Le lecteur remplit lui-même, et ce qu’il imagine est toujours plus fort que ce qu’on lui aurait décrit.

Il y a enfin la question de l’intimité. Une lettre n’est pas écrite pour nous. On la lit par-dessus l’épaule de quelqu’un, avec la sensation légèrement coupable de fouiller dans un tiroir. Ce sentiment d’indiscrétion, aucune narration à la troisième personne ne l’obtient.

Du courrier au mail, la forme a juste changé de support

Ceux qui annoncent la mort du genre confondent le procédé et le papier. La correspondance amoureuse du dix-huitième siècle, celle de La Nouvelle Héloïse de Rousseau en 1761 ou celle de Laclos vingt ans plus tard, reposait sur des choses très concrètes: le temps du trajet, la lettre interceptée, la réponse qui n’arrive pas. Tout ça existe encore, sous d’autres noms.

Quand souffle le vent du nord, de Daniel Glattauer, traduit en français en 2010, tient entièrement sur des mails partis à la mauvaise adresse. Le mécanisme est le même qu’au dix-huitième: on ne voit jamais les gens, on ne connaît que ce qu’ils écrivent, et la question de savoir s’ils sont fidèles à eux-mêmes reste ouverte jusqu’au bout. La lettre interceptée est devenue le message envoyé par erreur. Le délai postal est devenu l’attente devant une boîte de réception muette, qui est peut-être une torture encore plus efficace.

Le journal intime relève de la même famille, avec un correspondant unique qui est soi-même. Le Journal de Bridget Jones, arrivé en français en 1998, fonctionne parce que la forme autorise le décalage permanent entre les bonnes résolutions notées le matin et ce qui se passe réellement. Un narrateur classique aurait été obligé de commenter. Le journal, lui, laisse la contradiction toute nue sur la page.

Et puis il y a les livres qui utilisent la lettre pour reconstituer une communauté entière. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, publié chez nous en 2009, fait parler tout un village de Guernesey après la guerre, chacun avec sa voix, ses fautes, ses réticences. Dans le registre de la correspondance réelle, 84, Charing Cross Road rassemble vingt ans d’échanges entre une New-Yorkaise et les employés d’une librairie londonienne. Ce n’est pas un roman, mais ça démontre exactement la même chose: on s’attache à des gens dont on ne connaît que l’écriture.

Les limites, parce qu’il y en a

Le défaut le plus fréquent, et celui qui me fait abandonner, c’est l’uniformité des voix. Si les six correspondants écrivent avec le même vocabulaire, la même longueur de phrase et les mêmes tics, le procédé s’écroule d’un coup, parce que la seule chose qui distingue les personnages dans ce type de roman, c’est leur façon d’écrire. On sent alors l’auteur unique derrière chaque signature, et on n’entend plus que lui.

Vient ensuite l’invraisemblance du détail. Personne n’écrit à sa sœur en lui décrivant sur deux pages la couleur des rideaux du salon qu’elle connaît par cœur. Dès qu’une lettre sert à informer le lecteur plutôt que le destinataire, la ficelle est visible et le charme est rompu.

Le dernier risque tient à l’essoufflement du milieu. La forme épistolaire démarre très fort, parce que la curiosité fait tout le travail, puis elle s’affaisse vers la moitié quand l’échange s’installe dans une routine. Les auteurs qui s’en sortent introduisent à ce moment-là un tiers, une lettre qui n’arrive pas ou un mensonge qui tient sur plusieurs courriers.

Reste que je continue de recommander le genre à ceux qui disent ne plus rien ressentir en lisant. Il n’y a pas de forme plus directe. Quelqu’un écrit, on lit, et il n’y a rien entre les deux.

Publications similaires