La vraie histoire de La Belle et la Bête
Dites « La Belle et la Bête » autour de vous et tout le monde pense au dessin animé de 1991, à la théière qui chante, éventuellement au film de Cocteau pour les plus cinéphiles. Presque personne ne sait que ce conte a été écrit par deux femmes, à seize ans d’écart, et que la version d’origine est un objet beaucoup plus étrange que ce qu’on nous a raconté.
Tout commence en 1740. Gabrielle-Suzanne de Villeneuve publie « La Belle et la Bête » au sein d’un recueil au titre délicieux, « La Jeune Américaine et les contes marins ». Et attention : ce n’est pas une historiette pour enfants. C’est un texte long comme un roman, écrit pour des adultes, avec des intrigues secondaires à tiroirs. On y apprend pourquoi le prince a été transformé en Bête, on y découvre une guerre entre fées, et Belle elle-même n’est pas celle qu’on croit : ses origines cachent un secret que je ne dévoilerai pas ici, parce que la surprise vaut le détour. J’ai lu ce texte dans une édition numérisée un soir d’insomnie, et j’en suis ressortie avec l’impression d’avoir découvert la face cachée d’une histoire que je croyais connaître par cœur.
1756 : Madame Leprince de Beaumont taille dans le tissu
Seize ans plus tard, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, une Française installée en Angleterre où elle travaille comme gouvernante, reprend le conte pour son « Magasin des enfants », un ouvrage d’éducation destiné aux jeunes filles. Elle coupe presque tout. Les fées guerrières disparaissent, le passé du prince aussi, les origines de Belle également. Il reste un récit court, limpide, avec une morale bien lisible : la bonté vaut mieux que la beauté, et il faut apprendre à voir au-delà des apparences.
C’est cette version courte qui a gagné. Elle était facile à rééditer, facile à traduire, parfaite pour les recueils destinés à la jeunesse. Cocteau s’en est inspiré en 1946, Disney a suivi, et Madame de Villeneuve a doucement glissé dans l’oubli. Je trouve ça injuste, et en même temps je comprends : la version de Beaumont est un diamant taillé, celle de Villeneuve un minerai brut, foisonnant, parfois bavard. Il m’a fallu m’accrocher dans certains passages, je l’avoue.
Deux femmes, deux vies d’écriture
Reprenons ces deux vies, parce qu’elles méritent mieux qu’une note de bas de page. Gabrielle-Suzanne Barbot de Villeneuve naît en 1685, se marie, et se retrouve veuve à vingt-six ans. C’est l’écriture qui remplira sa vie : des romans, des contes, dont cette Belle et la Bête publiée alors qu’elle a cinquante-cinq ans. Elle meurt à Paris en décembre 1755, quelques mois à peine avant que sa consœur ne taille dans son texte le diamant que nous connaissons tous. Elle n’aura donc jamais su que son histoire allait traverser les siècles, ni sous quelle forme.
Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, elle, naît à Rouen en 1711, l’année même où Villeneuve devient veuve. Elle quitte la France en 1748 pour Londres, où elle devient gouvernante dans de riches familles et se met à publier des ouvrages d’éducation. Le « Magasin des enfants », où paraît sa version du conte en 1756, est de ceux-là : des leçons en forme de dialogues, avec des contes glissés entre deux morales. Elle écrivait pour vivre, littéralement, et cette nécessité a donné au conte sa forme définitive.
Ces deux destins s’inscrivent d’ailleurs dans une lignée plus large : celle des conteuses françaises. Dès la fin du XVIIe siècle, dans les salons, des femmes comme Madame d’Aulnoy, à qui l’on doit l’expression même de « conte de fées », inventent un genre que la postérité attribuera presque exclusivement à Charles Perrault. Les hommes ont signé la légende ; les femmes avaient écrit une bonne partie de la matière.
Envie de vérifier par vous-même ? La version de Beaumont se trouve partout : courte, présente dans toutes les anthologies de contes, libre de droits depuis longtemps. Celle de Villeneuve demande un peu de chasse, mais des éditions numérisées circulent, et le voyage vaut la peine. Mon conseil : lisez Beaumont d’abord, en vingt minutes, puis gardez Villeneuve pour un long dimanche, afin de mesurer tout ce que la tradition a choisi de laisser de côté.
Et puis relisez vos histoires d’amour préférées avec tout ça en tête. L’homme bourru ou monstrueux qu’un regard patient finit par révéler, de Mr Darcy aux héros torturés d’aujourd’hui, c’est elle, c’est la Bête. Deux femmes du XVIIIe siècle ont inventé la matrice, et nous lisons encore leurs variations sans le savoir.
Mais voilà ce qui me touche le plus dans cette histoire : notre conte d’amour le plus célèbre, celui qui a nourri toutes nos comédies romantiques modernes (une héroïne, un homme en apparence monstrueux, un regard qui change tout), est une affaire de femmes. Deux autrices, dont une gouvernante qui écrivait pour gagner sa vie, ont fixé pour trois siècles la façon dont on raconte le sentiment amoureux. La prochaine fois qu’on vous dira que la romance est un sous-genre, vous saurez quoi répondre.