Un roman broché à couverture pastel posé sur un plaid en grosse maille — illustration de « Bertrand et Lola d'Angélique Barbérat, dix secondes et toute une vie »

Bertrand et Lola d’Angélique Barbérat, dix secondes et toute une vie

New romance·4 min de lecture

Je m’étais fait une promesse. Attendre. Le grand format était sorti en février chez Michel Lafon, il coûte le prix d’une sortie au restaurant, et je m’étais juré d’être raisonnable et d’attendre le poche l’an prochain. J’ai tenu six mois. Puis j’ai vu le livre dans une pile en vitrine, j’ai eu ce petit vertige que connaissent toutes les lectrices, et je suis ressortie avec sous le bras. La raison n’a jamais gagné contre une couverture bien placée.

Il faut dire que j’avais un antécédent. L’instant précis où les destins s’entremêlent, le premier roman d’Angélique Barbérat paru chez le même éditeur début 2014, m’avait laissée dans un état pas très présentable. L’histoire de Kyle et Coryn m’avait bouleversée, mais ce qui m’avait le plus frappée, c’était l’écriture. Une écriture qui prend son temps, qui ne craint pas les phrases longues, qui accepte de rester dans une scène pendant quinze pages.

Deux inconnus, une porte, dix secondes

Le point de départ tient en une image. Lola sonne à une porte. Bertrand ouvre. Ils se regardent et quelque chose se produit, en quelques secondes, avant même la première phrase. Lui est photographe, indépendant, attaché à sa liberté jusqu’à l’obsession. Elle est hôtesse de l’air et se marie dans quelques semaines.

Suivent quelques heures hors du temps, puis la décision la plus sage et la pire à la fois : chacun reprend sa route, sa carrière, sa vie déjà tracée. Le roman commence vraiment là, dans l’après. Dans ce qu’on fait d’un souvenir de quelques heures quand on a par ailleurs une existence entière à mener.

Sur le papier, l’histoire pourrait sembler mince. Cinq cents pages pour ça ? Oui, et je n’ai pas vu passer les quatre cents dernières. Parce que le livre ne raconte pas une romance, il raconte deux vies qui continuent en parallèle avec une écharde plantée dedans. Les années passent, il y a d’autres histoires, d’autres villes, des choix professionnels, des gens qui aiment sincèrement Bertrand et Lola sans savoir contre quoi ils luttent.

Ce qui fait la différence avec les autres

Le rayon romance contemporaine déborde en ce moment, et j’y trouve à peu près tout et son contraire. Ce qui distingue Angélique Barbérat, c’est qu’elle écrit ses personnages secondaires avec autant de soin que ses héros. Le fiancé de Lola aurait pu être un imbécile pratique dont on se débarrasse au chapitre trois. Il ne l’est pas. Il est aimant, correct, il n’a rien fait de mal, et c’est précisément ce qui rend la situation douloureuse.

Autre chose que j’apprécie : l’auteure ne cherche pas à nous rendre ses personnages sympathiques à tout prix. Bertrand est parfois franchement égoïste. Lola prend des décisions qui m’ont fait grincer des dents, et je lui ai parlé à voix haute plusieurs fois, ce qui est toujours bon signe. On les suit sans les approuver, ce qui est bien plus intéressant que le contraire.

L’écriture, enfin. Elle est sensuelle sans être appuyée, précise sur les gestes et les regards, très forte sur les silences. Il y a une scène de repas en particulier, très tard dans le livre, où presque rien ne se dit et où tout se joue. Je l’ai relue deux fois.

Faut-il avoir lu le premier ?

Non, les deux romans se lisent séparément et racontent des histoires distinctes. Cela dit, si vous avez aimé le premier, vous retrouverez ici ce qui faisait sa force, avec quelque chose de plus maîtrisé dans la construction. Le premier livre m’avait davantage arraché les larmes, celui-ci m’a davantage tenue en haleine. Je serais bien incapable de dire lequel je préfère.

Je mets tout de même deux avertissements. D’abord la longueur : cinq cents pages de romance, ça se mérite, et il y a un ventre mou vers le milieu où j’ai eu envie de secouer tout le monde. Ensuite l’intensité. Ce n’est pas une lecture légère de fin de journée. Le livre appuie là où ça fait mal, sur les vies qu’on ne mène pas, sur les portes qu’on referme à vingt-cinq ans en croyant qu’on pourra les rouvrir plus tard.

J’ai passé quatre soirées avec ce livre en négligeant absolument tout le reste. Je l’ai fini un peu sonnée, avec cette sensation bizarre de quitter des gens. Si vous cherchez une romance française qui ne se contente pas de la mécanique du genre, celle-ci mérite largement son grand format. Et pour une fois, je ne regrette pas d’avoir craqué.

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