Une pile de classiques reliés aux tranches dorées près d'une fenêtre à croisillons — illustration de « « Les Crèvecœur » d'Antonia Medeiros, intrigue familiale et ode à la femme »

« Les Crèvecœur » d’Antonia Medeiros, intrigue familiale et ode à la femme

Culture·4 min de lecture

Aujourd’hui, pas un roman mais deux. Le second tome de la saga d’Antonia Medeiros, Romain, arrive le 28 janvier, et pour vous en parler correctement j’ai commencé par le premier, Édith. Les deux se lisent à la suite sans respirer, ce qui explique mon état de fatigue actuel.

Le point de départ est une trouvaille. Germain Crèvecœur, l’un des plus grands créateurs de chaussures pour femmes du vingtième siècle, adulé et pourtant terriblement seul, vient d’être retrouvé pendu. Il lègue tous ses biens à un fils caché, Raphaël. Dans l’héritage, une maison étrange dont les murs sont couverts de souliers féminins, et des lettres.

Avouez que comme accroche, c’est assez difficile de résister. J’ai ouvert le premier tome un dimanche après-midi, persuadée de lire trente pages, et j’ai levé la tête à la nuit tombée.

Une famille racontée par ses objets

Ce qui rend cette saga singulière, c’est qu’elle raconte des vies entières à travers des chaussures. Medeiros a compris quelque chose de juste : un soulier de femme porte une époque, une classe sociale, un corps, une manière de marcher dans le monde. Chaque paire décrite dans le livre dit quelque chose de celle qui l’a portée, et la maison aux murs tapissés devient une sorte d’archive intime.

Il y a de l’obsession là-dedans, du fétichisme assumé, et l’autrice ne fait pas semblant du contraire. Le rapport de cet homme aux pieds des femmes qu’il chausse a quelque chose de dérangeant, et le roman ne cherche pas à l’excuser. Il l’observe, il le décrit, et il laisse le lecteur se débrouiller avec le malaise. J’ai apprécié cette absence de leçon.

Les lettres, elles, servent de fil conducteur. On y avance par fragments, on comprend des choses avant Raphaël, on en découvre d’autres en même temps que lui. C’est un procédé classique dans la saga familiale, mais il est ici bien mené, sans rétention artificielle d’information pour faire durer le suspense.

Les femmes d’abord

Le sous-titre de ma chronique n’est pas volé. Malgré un homme au centre du dispositif, ce sont les femmes qui tiennent ces deux volumes. Elles subissent, elles négocient, elles calculent, elles se taisent quand il le faut et parlent quand personne ne s’y attend. Aucune n’est une victime pure, aucune n’est irréprochable, et c’est précisément pour ça qu’elles existent.

J’ai particulièrement aimé la façon dont l’autrice traite le mariage comme une affaire économique. On oublie souvent, dans les romans d’époque un peu sucrés, qu’une union pouvait sauver ou couler une famille entière. Ici, ce n’est jamais escamoté. Les sentiments arrivent après les comptes, quand ils arrivent.

La sensualité est présente, souvent, et elle est traitée avec une franchise qui m’a plu. Rien de racoleur, rien de pudibond non plus. Les corps existent, le désir existe, y compris chez des personnages dont la littérature préfère d’ordinaire ignorer qu’ils en ont un.

Faut-il lire les deux tomes ?

Sans hésiter. Le premier pose les fondations, le second creuse et déplace le regard, et ils forment un ensemble qu’il serait dommage de couper en deux. Si vous ne devez en acheter qu’un, prenez Édith, mais je vous préviens que vous chercherez la suite dans les jours qui suivent.

Deux réserves honnêtes. La construction en allers-retours entre les époques demande un peu d’attention, surtout au début, et j’ai dû revenir en arrière deux ou trois fois pour remettre les générations dans l’ordre. Par ailleurs, quelques personnages secondaires m’ont paru survolés, notamment du côté des ouvriers de l’atelier, qui auraient mérité davantage de place.

Cela dit, on tient là une saga qui sait raconter, avec un vrai sens du détail matériel et une galerie de portraits féminins qui ne se ressemblent pas. Pour un début de saga, c’est franchement prometteur, et j’attends la suite avec beaucoup de curiosité.

Un dernier mot pour celles qui, comme moi, regardent leurs propres chaussures d’un autre œil après cette lecture. C’est normal. J’ai passé la soirée d’hier à examiner une paire d’escarpins que je n’ai pas portée depuis deux ans, en me demandant ce qu’elle raconterait de moi si quelqu’un l’accrochait au mur.

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