« L’homme qui brûlait d’être Dieu », une quête qui sent la cale et l’encens
Culture·5 min de lecture
Bonsoir tout le monde ! Je reviens avec un gros morceau, 463 pages qui m’ont occupée une bonne partie du mois : « L’homme qui brûlait d’être Dieu » de Jean-Michel Riou, paru chez Flammarion en mai. Dès qu’un roman touche à la religion, aux reliques, à tout ce qui traîne du côté de l’ésotérisme, je lève la main avant même d’avoir lu la quatrième de couverture. Celui-là, je l’attendais donc avec des exigences assez hautes. Autant vous le dire tout de suite : je n’ai pas été déçue, même si j’ai eu deux ou trois moments de flottement en cours de route.
C’est quoi le pitch Holly ?
Nantes, tout début du XIXe siècle. Simon Le Floch, capitaine de vingt-sept ans, rentre au port dans un état lamentable après une attaque de pirates. On le donne pour perdu. Un personnage énigmatique, François Malthus de Retz, le remet debout avec un onguent à base de myrrhe, une myrrhe qui proviendrait, si on l’écoute, des présents apportés par les Rois mages. Sauf qu’un miraculé, ça se paye. La facture prend la forme d’une expédition : retrouver les arbres qui produisent cette résine, quelque part du côté de l’Arabie heureuse. De Nantes à Marseille, de Malte à Alexandrie, du Caire à Suez puis vers la mer Rouge, le roman avance en changeant de bouche à chaque étape. Un armateur, un capitaine, un aventurier anglais, et cette Esther Stanhope dont la toute première page nous annonce déjà qu’elle sera un danger mortel.
Ce que j’en ai pensé
Le choix qui saute aux yeux, c’est la narration à plusieurs voix. Riou ne raconte pas son histoire, il la fait raconter, et chaque narrateur arrive avec ses intérêts, ses trous de mémoire et sa manière bien à lui d’arranger la vérité. Le lecteur passe son temps à recouper. On croit tenir un fait, le chapitre suivant le fait glisser d’un cran. J’adore ce procédé quand il est tenu, et il l’est presque toujours ici. Ça donne à ce roman d’aventures un fond de roman policier, sans qu’aucun policier n’y mette jamais les pieds.
L’autre force du bouquin, c’est la documentation. On sent l’auteur à l’aise avec ses ports, ses navires, ses cargaisons. Les pages nantaises m’ont particulièrement marquée, parce qu’elles ne servent pas de décor de carte postale : le commerce maritime de cette époque a ses zones d’ombre, et le roman ne fait pas semblant de l’ignorer. Ensuite on embarque, et la traversée de la Méditerranée m’a valu deux soirées à ne plus lever le nez. Riou écrit les odeurs, la chaleur, l’attente. C’est un livre où on transpire.
Ce qui m’intéresse le plus, en réalité, c’est le titre. On pourrait croire à un roman sur une relique. C’est un roman sur l’orgueil. La myrrhe n’est qu’un prétexte, un objet autour duquel des hommes se mettent à tourner jusqu’à en perdre la mesure de ce qu’ils sont. Guérir quelqu’un, prolonger une vie, décider qui vit et qui meurt : il y a un moment où le personnage cesse de chercher un remède et commence à chercher un statut. Le glissement est très bien amené, sans grande scène de révélation, presque en douceur, ce qui le rend d’autant plus inquiétant.
Maintenant, mes réserves. Le milieu du roman traîne. Il y a un ventre mou de quelques dizaines de pages où l’expédition s’étire et où j’ai décroché deux fois. Certains narrateurs sont franchement moins passionnants que les autres, et comme le livre ne prévient pas toujours qui prend la parole, il m’est arrivé de revenir en arrière pour vérifier dans quelle tête j’étais. Rien de rédhibitoire, mais avec un roman de cette taille, chaque baisse de régime se paye. Je pense qu’une centaine de pages en moins aurait rendu l’ensemble plus tranchant.
À qui je le conseille
Si vous attendez un thriller ésotérique à l’américaine, avec une course-poursuite tous les trois chapitres et un cliffhanger en fin de page, passez votre chemin. Le tempo est celui du XIXe, on prend le temps de charger le navire avant de partir. En revanche, pour les lecteurs de romans historiques qui aiment que l’aventure soit documentée et que les personnages aient une conscience encombrante, c’est du solide. Les habitués de l’auteur, ceux qui l’ont découvert avec « Le Secret de Champollion », retrouveront sa manière de mêler l’enquête, l’archive et l’Orient rêvé.
Pour ma part, j’ai refermé le livre avec cette sensation un peu bizarre d’avoir voyagé longtemps. J’ai passé plusieurs soirs avec Simon Le Floch et je ne l’ai pas quitté sans regret. Et je vous avoue que depuis, je regarde d’un autre œil les histoires de reliques : on parle toujours de l’objet, jamais de ce qu’il fait aux gens qui le convoitent. Ce roman-là s’occupe exactement de ça.
Si vous cherchez d’autres lectures dans ce goût, j’en ai regroupé quelques-unes dans mes chroniques. Et si vous l’avez lu, dites-moi si vous aussi vous avez trouvé le milieu un peu long, j’ai besoin de savoir que je ne suis pas la seule.