Un roman sombre posé près d'un chandelier aux bougies allumées — illustration de « « Mutine » d'Alexia Deafly, apprendre à revivre après »

« Mutine » d’Alexia Deafly, apprendre à revivre après

Dark romance·5 min de lecture

Je commence par une confession peu glorieuse. Les Editions Blanche, je les avais classées quelque part dans ma tête, sans les avoir lues, dans la catégorie des romans érotiques sans grand intérêt. C’est bête, c’est paresseux, et je l’assume. Il a fallu qu’un autre roman de la même maison me prenne au dépourvu le mois dernier pour que j’accepte enfin d’ouvrir « Mutine » d’Alexia Deafly, arrivé en librairie la semaine dernière. Bilan : je vais devoir revoir mes classements.

Mutine est copropriétaire, avec son mari, d’un club nommé The Silence, spécialisé dans les plaisirs de la nuit. Puis son mari meurt, et tout ce qu’elle avait construit s’écroule d’un coup. Le roman commence là, dans les décombres, avec une femme qui ne sait plus quoi faire d’elle-même ni de cet établissement qui portait leur histoire commune. C’est grâce à son ami Manu qu’elle réapprend, très lentement, à exister.

Un roman de deuil avant d’être un roman sensuel

C’est la surprise du livre et c’est ce qui le sauve. On attend un roman de club, on obtient d’abord un roman sur la perte. Alexia Deafly écrit très bien les jours qui suivent, cette période où l’on continue mécaniquement à s’habiller et à répondre au téléphone sans rien ressentir. Elle décrit aussi ce que le deuil fait au corps, et c’est justement là que le sujet du club prend un sens qu’il n’aurait pas eu autrement.

Parce que la question posée est la suivante : comment reprendre goût à quelque chose quand ce quelque chose est indissociable de la personne disparue ? Mutine ne peut pas se réfugier dans la pudeur, son métier est fait de désir, et elle ne peut pas non plus faire comme avant. Elle est coincée entre les deux, et le roman reste sur cette ligne de crête pendant une bonne moitié de son parcours.

Manu est le personnage que je n’attendais pas. Ami, pas sauveur. Il ne guérit rien, il est simplement là, avec une patience qui n’exige rien en retour. J’ai trouvé cette relation infiniment plus émouvante que bien des grandes déclarations, notamment parce que l’autrice résiste longtemps à la tentation de la transformer en autre chose. Quand ça bouge, on a eu le temps de comprendre pourquoi.

L’écriture du désir, sans automatisme

Sur les scènes intimes, puisqu’il faut en parler, elles sont nombreuses et explicites. C’est une collection assumée et le lecteur sait à quoi s’attendre. Ce qui m’a intéressée, c’est qu’elles ne sont pas interchangeables. Chacune raconte un état différent de l’héroïne : l’absence de sensation, la colère, la culpabilité de ressentir à nouveau quelque chose. Elles font avancer le personnage au lieu de suspendre le récit.

C’est exactement ce que je reproche à beaucoup de romans du genre, cette impression que l’intrigue s’arrête pour laisser passer la scène obligatoire avant de reprendre son cours. Ici, la sensualité fait partie du sujet, elle n’est pas un supplément. La différence est énorme à la lecture.

La plume, elle, trahit parfois le premier roman. Quelques images reviennent trop souvent, certaines transitions sont abruptes, et il y a deux ou trois passages où l’autrice explique ce que le lecteur avait déjà compris tout seul. Rien de grave, mais un oeil éditorial supplémentaire aurait resserré tout ça. J’ai surtout été frappée par la maîtrise du ton, qui reste juste même dans les moments les plus difficiles.

Ce que ce livre m’a appris sur mes propres préjugés

Je crois qu’il faut que je fasse mon mea culpa proprement. J’ai longtemps évité certaines collections parce que je supposais savoir ce qu’il y avait dedans. Or, si je peux hurler contre les gens qui méprisent la romance sans en avoir jamais lu une ligne, je peux difficilement faire la même chose avec le rayon d’à côté. C’est le même mécanisme, avec la même mauvaise foi.

Ce que je retiens, c’est que le concours qui a permis à ce roman d’exister a bien fait son travail. Alexia Deafly n’était pas publiée avant, elle a écrit son texte devant des lecteurs, et elle sort avec un premier livre qui a une vraie proposition. On peut ne pas aimer le genre, on peut trouver le club trop présent ou les scènes trop nombreuses, mais on ne peut pas dire que le roman est vide.

À qui le conseiller ? À des lectrices adultes qui ne sont pas gênées par un contenu explicite et qui cherchent une histoire de reconstruction plutôt qu’une histoire de rencontre. Ce n’est pas un roman qui fait rêver, c’est un roman qui accompagne. Il m’a occupée deux soirées et il m’a laissée avec une drôle de douceur, ce qui n’est pas mal pour un livre qui commence par un enterrement.

Je surveillerai la suite du parcours de cette autrice. Et je vais arrêter de faire des tris à la couverture, promis, du moins jusqu’à la prochaine fois.

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