Les plus belles déclarations d’amour sont celles qu’on ne finit pas
Culture·6 min de lecture
Demain les vitrines seront rouges et je ferai ce que je fais chaque année à cette date, c’est-à-dire relire deux pages d’un livre où personne ne dit vraiment « je t’aime ». Ça sonne comme une pose de lectrice snob, et pourtant non. J’ai fini par remarquer que les déclarations qui me restent en tête, celles que je récite à voix basse en faisant la vaisselle, sont presque toujours les plus avares en mots. Les personnages tournent autour, s’excusent, parlent du temps qu’il fait, et moi je comprends avant eux.
Ce que la retenue fabrique chez le lecteur
Techniquement, une scène d’aveu est un transfert d’information. Il l’aime. Elle l’apprend. Si l’auteur écrit la phrase en entier, le transfert est fait, le dossier est clos, je tourne la page un peu mieux renseignée et pas du tout remuée. S’il s’arrête à mi-chemin, il me refile le travail. C’est moi qui termine, avec mes mots à moi. Une déclaration à moitié dite devient la mienne. Une déclaration complète reste celle du personnage, et je la regarde de l’extérieur comme on regarde le couple d’à côté au restaurant.
Madame de La Fayette avait compris ça en 1678. Dans La Princesse de Clèves, la scène qui fait basculer le roman n’est pas un aveu au duc de Nemours, c’est un aveu au mari, et il consiste à avouer qu’on aime quelqu’un sans jamais le nommer. Le mot n’est pas prononcé à l’intéressé. Le vide au centre de la scène aspire tout le reste du livre. Trois siècles et demi plus tard on en parle encore, ce qui est un score honorable pour une phrase qui n’a pas été dite.
Jane Austen joue au même jeu avec une méchanceté délicieuse. Dans Orgueil et Préjugés (1813), la première demande de Darcy est un désastre, et c’est un désastre bavard : il dit tout, y compris les quatre ou cinq choses qu’il aurait mieux fait de garder pour lui. La seconde demande, celle qui fonctionne, tient en quelques lignes détournées, où il est surtout question de reconnaissance et de silence. Austen a l’air de nous souffler qu’un aveu raté parle beaucoup et qu’un aveu réussi parle peu.
Les répliques qui restent tiennent en dix mots
Ma préférée reste la lettre du capitaine Wentworth dans Persuasion (1817). Il écrit pendant qu’on discute dans la même pièce, il écrit vite, il n’a pas le temps d’être élégant, et ça commence par cette phrase que tout le monde connaît en anglais, « You pierce my soul », vous me transpercez l’âme. Huit ans et demi de malentendu tiennent dans une demi-page griffonnée en douce. Ce n’est pas un discours, c’est une urgence. Aucun monologue de trois pages ne m’a jamais fait le même effet.
Autre monument, la scène du balcon de Cyrano de Bergerac (Rostand, 1897), acte III. Le paradoxe est énorme : la déclaration la plus éloquente du théâtre français arrive à destination sous un faux nom. Roxane entend les mots justes et se trompe de bouche. Ce qui me serre la gorge, ce n’est pas la beauté des vers, c’est qu’ils soient adressés de biais. Rostand nous montre en direct qu’une déclaration n’est pas seulement une somme de jolies phrases, c’est une phrase plus une personne, et si l’une des deux manque, tout s’écroule.
Et puis il y a Belle du Seigneur (Albert Cohen, 1968, Grand prix du roman de l’Académie française la même année). Cohen fait exactement l’inverse de la retenue, il déroule, il inonde, Solal parle et parle encore. Sauf que le livre continue après. La deuxième moitié démonte pièce par pièce ce que la déclaration avait promis, jusqu’à l’ennui de chambre d’hôtel. C’est peut-être la démonstration la plus cruelle qui soit : plus on en dit au moment de l’aveu, plus la suite a de dettes à rembourser.
Aujourd’hui, on a peur du blanc
Je lis beaucoup de romance contemporaine et je l’assume complètement, mais il faut bien avouer qu’on y souffre d’un problème de robinet. La scène d’aveu arrive, le personnage dit sa phrase, et ensuite il l’explique. Puis il la ressent. Puis il fait le bilan intérieur sur deux paragraphes, au cas où j’aurais somnolé. Le sommet du genre, c’est le personnage qui énumère les raisons pour lesquelles il aime l’autre. L’amour argumenté ne fait pas battre le cœur, il constitue un dossier de candidature.
Je soupçonne que c’est une peur du malentendu. L’auteur veut être certain que sa scène passe, alors il verrouille. Sauf qu’un lecteur qui n’a rien à combler s’ennuie poliment. Le contre-exemple récent qui me vient est Nos étoiles contraires de John Green, sorti en français chez Nathan en 2013 dans la traduction de Catherine Gibert. Hazel et Augustus ont un mot à eux, « Okay », un mot de remplissage, un mot qui ne veut rien dire. C’est précisément pour ça qu’il fonctionne : c’est un signal privé, pas une annonce officielle. On aime souvent en langage codé, et la fiction l’oublie trop.
J’ai un test bête que j’applique depuis des années quand une scène d’aveu me laisse tiède. Je cache la dernière phrase avec le pouce. Si la scène tient encore, c’est que la phrase était en trop. Si tout s’effondre, c’est que rien d’autre ne travaillait dans la page, et c’est un problème plus grave que la déclaration elle-même. Ça marche aussi bien sur les classiques que sur les nouveautés, et ça m’a évité d’abandonner quelques livres que j’ai fini par ranger dans mes chroniques préférées.
Alors demain, si vous cherchez de quoi vous occuper pendant que le reste du monde partage des photos de bouquets, prenez n’importe quel roman d’amour de votre étagère et allez directement à la scène. Comptez les mots. Je parie que les meilleures pèsent moins lourd que vous ne le croyez, et qu’elles vous laissent, sans en avoir l’air, finir le travail toutes seules.