Corner les pages, lire la fin, abandonner : examen de conscience de lectrice
Culture·5 min de lecture
Il y a des choses qu’on avoue difficilement quand on tient un blog sur les livres. Pas des choses graves, non. Des gestes, des petites lâchetés, des habitudes qu’on garde depuis l’adolescence et qui feraient hurler la moitié des gens qui passent ici. Je me suis dit qu’il était temps de les poser sur la table et de regarder honnêtement lesquelles je défends et lesquelles je devrais lâcher.
Je corne les pages, et j’écris dedans
Voilà, c’est dit. Je corne. Pas discrètement, pas avec un scrupule, franchement, avec le pouce, souvent le coin en bas parce que je repère mieux les passages en bas de page. Je sais que c’est le crime absolu pour beaucoup de lecteurs et je l’assume assez mal quand quelqu’un ouvre un de mes livres devant moi.
Ma défense tient en une phrase : un livre est un objet d’usage, pas une relique. Un roman de poche à sept euros que j’ai lu deux fois, dont la tranche est cassée et dont trente pages sont pliées, m’a servi. Il ressemble à ce que j’en ai fait. Le marque-page, lui, tombe systématiquement, se perd dans le canapé, et me fait perdre dix minutes à chaque reprise. J’ai essayé, sincèrement. Ça ne prend pas.
Il y a une seule limite, non négociable : jamais sur un livre emprunté. Ni à la bibliothèque, ni à une amie, ni à une maison d’édition. Un livre qui ne m’appartient pas repart dans l’état où il est arrivé, marque-page compris, même si je dois le repêcher entre deux coussins. Le reste, mes exemplaires, mes annotations au crayon dans les marges, ça me regarde. Et je trouve d’ailleurs qu’un livre annoté se relit en double : le texte, et la lectrice qu’on était quand on l’a griffonné.
Je lis la fin en avance
Celle-là, elle me coûte plus cher à avouer. Il m’arrive d’ouvrir les vingt dernières pages avant d’être arrivée au milieu. Pas par curiosité pure, plutôt par anxiété : quand un livre me stresse, quand j’aime trop un personnage et que je sens le drame venir, j’ai besoin de savoir. Je vérifie qu’il survit, je referme, et je reprends tranquillement là où j’en étais.
J’ai longtemps cru que c’était un défaut de lectrice impatiente. Puis j’ai découvert une étude publiée en 2011 dans la revue Psychological Science par deux chercheurs de San Diego, Jonathan Leavitt et Nicholas Christenfeld. Ils ont fait lire des nouvelles à des volontaires, certaines précédées d’un paragraphe révélant la fin, y compris des récits à chute et des histoires policières. Les lecteurs prévenus disaient apprécier autant, parfois davantage. L’explication proposée est simple : une fois libéré de la question « comment ça finit », on regarde comment c’est écrit.
Je précise tout de suite deux choses. D’abord, un résultat unique n’est pas une loi, et d’autres travaux depuis ne vont pas tous dans le même sens. Ensuite et surtout, ça n’autorise personne à révéler la fin des livres des autres. Se spoiler soi-même est une manie, spoiler quelqu’un est une agression. La différence est le consentement, et elle est totale.
J’abandonne des livres, et ça reste le plus dur
C’est la manie que j’ai mis le plus longtemps à m’autoriser. Pendant des années, un livre commencé était un livre à finir, même à quatre pages par soir, même en le détestant, même en ne lisant plus rien d’autre pendant six semaines parce que celui-là bloquait la file. J’ai perdu des mois de lecture comme ça, par pure obstination.
Daniel Pennac avait pourtant réglé la question dès 1992 dans Comme un roman, où le droit de ne pas finir un livre figure noir sur blanc dans sa liste des droits du lecteur, entre le droit de sauter des pages et le droit de relire. Chez les bibliothécaires américains circule aussi la règle des cinquante pages, popularisée par Nancy Pearl : on accorde cinquante pages à un livre pour se décider, et passé cinquante ans on retranche son âge de cent, parce que le temps se raccourcit et la liste des livres, non.
Ce qui m’a vraiment déculpabilisée, c’est de comprendre qu’un livre abandonné n’est pas forcément un mauvais livre. C’est souvent un livre lu au mauvais moment. J’en ai repris trois ou quatre des années plus tard, sans y penser, et ils sont devenus des lectures marquantes. Le premier essai était un rendez-vous manqué, pas un verdict.
Alors si vous voulez mon examen de conscience complet : je corne et je continuerai, je lis la fin quand j’ai peur et je m’en accommode, j’abandonne et c’est ce qui m’a rendu la lecture. La seule faute qui me semble réelle, c’est de s’infliger un livre au point de ne plus lire du tout pendant un mois. Le reste, ce sont des manies. Et si vous cherchez de quoi remplacer un abandon récent, les chroniques sont là pour ça. À vous : qu’est-ce que vous n’osez avouer à personne ?