Les séries de romans : pourquoi on s’accroche, et quand il faut lâcher
Culture·6 min de lecture
Il y a une question que je ne me pose jamais au bon moment : est-ce que je vais vraiment aller jusqu’au bout ? Elle arrive en général vers le cinquième tome, quand l’héroïne hésite pour la troisième fois entre les deux mêmes garçons et que je m’entends soupirer toute seule dans le métro. À ce stade, j’ai avalé deux mille pages, je connais le prénom du frère du meilleur ami, et abandonner me paraît presque malpoli. C’est absurde. Personne ne m’attend, aucun auteur ne saura que j’ai reposé le tome cinq. Et pourtant je le reprends, parce qu’une série fonctionne sur tout autre chose que la qualité du volume en cours.
Ce qu’on vient chercher au tome quatre
Un tome de série ne se lit pas comme un roman. Le premier volume, on l’ouvre pour l’histoire. Le quatrième, on l’ouvre pour les gens. L’intrigue devient un prétexte poli : ce qu’on veut, c’est retrouver une façon de parler, une maison, une bande. Les auteurs de série le savent et appuient dessus, avec des rappels aux tomes précédents et des scènes qui ne servent qu’à réunir tout le monde autour d’une table. Ça ne s’appelle plus de la narration, ça s’appelle des retrouvailles, et ça marche redoutablement bien sur moi.
Le temps long y est pour beaucoup. Entre Harry Potter à l’école des sorciers, paru chez Gallimard en octobre 1998, et Harry Potter et les Reliques de la Mort, sorti en octobre 2007, il s’est écoulé neuf ans. Neuf ans, c’est un collège entier, des étés, des rentrées scolaires. Une série qui dure finit par accrocher des souvenirs qui n’ont rien à voir avec le livre, et c’est ce paquet-là qu’on protège quand on refuse de s’arrêter en route. On ne défend pas le tome six, on défend les années qu’il y a autour.
Le tome de trop existe, et il se repère
Il envoie des signaux assez clairs. L’intrigue principale s’est réglée au volume précédent, et le nouveau invente un obstacle qu’une conversation de cinq minutes aurait dissous. Un personnage secondaire sympathique se retrouve promu héros parce qu’il reste du monde à caser. Les enjeux gonflent sans raison, on passe du chagrin d’amour au complot international. Et puis il y a mon signal personnel, imparable : je commence à sauter les dialogues. Le jour où je saute les dialogues, je referme, sans culpabilité et sans annoncer la nouvelle à qui que ce soit.
Ce qui me réconcilie avec les séries, ce sont celles qui s’arrêtent à l’heure dite. La Sélection de Kiera Cass est sortie en français en trois printemps, avril 2012, avril 2013, mai 2014, et la trilogie était bouclée. On peut discuter du contenu autant qu’on veut, le contrat était lisible et il a été tenu. Revenir très tard sur des personnages est un exercice complètement différent : Bridget Jones : L’Âge de raison a paru en France en juin 2000, Folle de lui en octobre 2014. Quatorze ans d’écart. Le livre n’est pas raté, il s’adresse simplement à une lectrice qui a changé entre-temps, et c’est ce décalage qui pince, pas l’écriture.
Le rythme des tomes est une décision d’éditeur
On croit que la longueur d’une série vient de l’auteur. En partie seulement. Le Trône de fer reste le cas d’école : cinq volumes en anglais, quinze tomes en France chez Pygmalion, parce que chaque livre a été coupé en morceaux vendables au format broché. En 2008, l’éditeur a fini par republier la saga selon le découpage d’origine, ce qui revient à admettre que les quinze tomes n’avaient rien de narratif. Version accélérée du même principe avec After d’Anna Todd : cinq « saisons » françaises entre janvier et mai 2015 chez Hugo Roman, avec le troisième roman anglais scindé en deux volumes pour la traduction. Une sortie par mois, soit très exactement la cadence d’un feuilleton.
L’extrême inverse existe aussi, et il est plus cruel. Les lecteurs de George R.R. Martin ont patienté de 2005 à juillet 2011 entre deux volumes, presque six ans, et le suivant se fait encore attendre. Entre le tapis roulant et le silence, je ne sais pas ce qui abîme le plus l’envie. Le tapis roulant use la patience, le silence fait oublier jusqu’au nom des personnages, et j’ai déjà rouvert un tome en me demandant sincèrement qui était mort à la fin du précédent.
Au passage, série et saga ne sont pas la même chose, même si les bandeaux en librairie mélangent joyeusement les deux. Une série se lit dans l’ordre parce qu’une seule histoire a été débitée en tranches. Une saga suit une famille ou une lignée sur le temps long, et chaque roman tient debout tout seul : Les Rougon-Macquart, ce sont vingt romans publiés entre 1871 et 1893, et on peut lire Germinal sans avoir jamais ouvert La Fortune des Rougon. Mon test tient en une question posée en rayon : si j’attrape le tome quatre au hasard, est-ce que je comprends quelque chose ? Si oui, c’est une saga, je peux picorer. Si non, c’est une série, et je m’engage pour de bon.
Depuis, je traite le premier tome comme un essai. Je le lis sans rien promettre à personne, et je décide ensuite, ce qui m’évite de prendre des paris sur huit volumes que je tiendrai par pur orgueil. Quand une série va au bout, elle offre une familiarité qu’aucun roman isolé ne donne, cette sensation de rentrer quelque part. Quand elle s’étire, il n’y a aucune dette à rembourser : les personnages continueront très bien sans moi, ils ont l’habitude. Vous trouverez celles qui ont passé le test dans mes chroniques, et croyez-moi, la liste de mes abandons est nettement plus longue.