Abandonner un livre en cours de route, et alors ?
Culture·5 min de lecture
Il y a un aveu que les lecteurs font rarement à voix haute : j’abandonne des livres. Pas un ou deux par accident, plusieurs par an, en connaissance de cause, sans arrière-pensée. Et depuis que je m’y autorise, je lis mieux et j’aime davantage ce que je lis.
Ça n’a pas toujours été le cas. Pendant des années, commencer un roman m’engageait comme une signature au bas d’un contrat. Peu importe l’ennui, peu importe que je relise trois fois la même page sans rien retenir, il fallait aller au bout. Je ne sais pas d’où me venait cette obligation. De l’école, sans doute, où l’on finit ce qu’on a commencé et où l’on rend un devoir dessus.
Ce que coûte vraiment un livre qu’on s’oblige à finir
Faisons un calcul simple. Un roman qui vous ennuie, vous l’avancez de dix pages par soir en vous forçant, contre soixante quand le livre vous tient. Trois cents pages à ce rythme, ça fait un mois. Un mois pendant lequel vous n’avez pas ouvert autre chose, où vous vous êtes couché plus tôt en vous disant que la lecture, en ce moment, ce n’est pas ça.
Le pire n’est pas le temps perdu, c’est ce que cette période installe. On se persuade qu’on n’a plus le goût de lire, alors qu’on a simplement le mauvais livre entre les mains. J’ai connu deux ou trois de ces traversées du désert, et à chaque fois le remède a été le même : abandonner le coupable et attraper autre chose. En trois jours, tout redémarrait.
Il existe une règle qui circule chez les libraires et les bibliothécaires, celle des cinquante pages, proposée par l’Américaine Nancy Pearl. Si au bout de cinquante pages rien ne se passe, vous rendez sa liberté au livre. Elle ajoute une variante amusante pour les lecteurs plus âgés : soustrayez votre âge de cent, et vous obtenez le nombre de pages que vous devez au bouquin. Passé un certain âge, on ne perd plus son temps.
Abandonner ne veut pas dire condamner
Voici la nuance qui m’a le plus aidée. Laisser un roman de côté n’est pas un jugement sur sa qualité. C’est un constat sur la rencontre entre ce livre et moi, à ce moment précis. Ce n’est pas la même chose.
J’ai des exemples en pagaille. Des classiques abandonnés à vingt ans, repris cinq ans plus tard, dévorés. Des romans commencés en pleine période de fatigue, qui demandaient une concentration que je n’avais pas, et qui se sont révélés magnifiques une fois attaqués au bon moment. Un livre lu au mauvais instant ne vous appartient pas encore, voilà tout.
Du coup, je ne me débarrasse pas des abandonnés. Ils vont dans un coin de l’étagère, avec un marque-page à l’endroit où je me suis arrêtée. Certains y restent des années, quelques-uns en sortent, et j’aime bien l’idée de cette petite salle d’attente.
Comment je décide
Ma méthode n’a rien de scientifique. Je me pose une question quand j’arrive au tiers : si je n’ouvre plus jamais ce livre, est-ce que je me demanderai ce qu’il devient ? Si la réponse est non, je le referme sans état d’âme. Si j’ai la moindre curiosité pour ce qui arrive aux personnages, je continue.
Je fais une exception pour deux cas. Les livres qui me résistent parce qu’ils sont exigeants, où l’effort est justement le prix d’entrée, méritent qu’on insiste. Et ceux qu’on m’a chaudement recommandés par quelqu’un dont j’admire les goûts obtiennent cinquante pages supplémentaires, par respect pour cette personne, et parfois par pur entêtement.
En revanche, je ne me sens plus aucune obligation envers les romans très commentés du moment. Un livre dont tout le monde parle et qui me tombe des mains ne me doit rien et ne me prouve rien sur mon niveau de lectrice. Il m’a fallu du temps pour l’admettre, parce qu’on aime tous se penser suffisamment fin pour aimer ce que les autres aiment.
Reste la question du blog, et je la pose franchement. Est-ce qu’on peut chroniquer un livre qu’on n’a pas fini ? Mon avis, c’est non, ou alors en le disant clairement, avec le nombre de pages lues et les raisons de l’arrêt. C’est honnête pour l’auteur et utile pour le lecteur, qui saura peut-être reconnaître dans mes motifs d’abandon exactement ce qui, lui, va lui plaire.
Alors dites-moi : vous abandonnez, vous ? Et si oui, à quelle page ? Je soupçonne qu’on est bien plus nombreux à le faire qu’à l’avouer.