Une liseuse et un roman empilés sur une table de chevet le soir — illustration de « « Ma pire ennemie » de Tara Jones : vivre avec le nom d'une meurtrière »

« Ma pire ennemie » de Tara Jones : vivre avec le nom d’une meurtrière

New romance·5 min de lecture

Il y a des quatrièmes de couverture qui vous attrapent en une phrase. Celle-ci m’a eue au premier essai : que feriez-vous si vous étiez la fille d’une tueuse en série ? Pas d’une mère un peu froide, pas d’une mère absente. D’une criminelle, avec un procès, des victimes et un nom que tout le monde a lu dans les journaux. « Ma pire ennemie » de Tara Jones est sorti ce mois-ci chez Hugo Roman et je l’attendais depuis l’annonce du programme d’automne.

Je préviens tout de suite : ce n’est pas une romance légère qu’on lit d’un œil en faisant chauffer de l’eau. C’est un livre qui parle de honte, de filiation, de ce qu’on hérite malgré soi. Et pourtant je l’ai lu en deux soirées, parce que Joanna est de ces héroïnes qu’on a envie d’accompagner jusqu’au bout, même quand elle prend des décisions qui nous font grincer des dents.

Une héroïne qui porte un nom trop lourd

Joanna a toujours su que sa mère n’était pas comme les autres. Moins affectueuse, moins présente, une distance qu’elle mettait sur le compte du caractère. Puis la vérité tombe, et avec elle tout un édifice : la famille, la mémoire d’enfance, la manière dont elle se raconte à elle-même sa propre histoire. Tara Jones réussit très bien ce moment de bascule. Elle ne le met pas en scène comme un coup de théâtre spectaculaire, elle le laisse infuser, ce qui est beaucoup plus juste et beaucoup plus douloureux.

Ce que j’ai trouvé fin, c’est la question du métier. Joanna enseignait. Impossible de continuer à se tenir devant une classe quand votre patronyme est devenu un titre de presse. Elle devient donc serveuse et se fabrique une autre identité. Le roman prend le temps de montrer ce que ça coûte, ce détail bête et énorme : ne plus pouvoir dire son propre nom. J’ai rarement lu une romance qui s’intéresse d’aussi près à la vie matérielle de son héroïne, aux horaires, aux collègues, à l’épuisement.

Joanna n’est pas une victime passive et c’est précisément ce qui la rend attachante. Elle est parfois sèche, souvent sur la défensive, capable de casser une relation naissante par pure panique. J’aime les héroïnes qui se sabotent, celles qu’on a envie de secouer gentiment. On sent que l’autrice a réfléchi à la façon dont un secret déforme les rapports aux autres, y compris les plus anodins.

Scott, ou la lente construction de la confiance

Arrive Scott, son nouveau patron. Les débuts sont franchement rugueux et j’ai apprécié qu’on ne nous vende pas l’étincelle immédiate. Ici, la relation se construit sur autre chose : la répétition du quotidien, les services partagés, les silences. Quand on cache quelque chose d’aussi énorme, chaque pas vers l’autre est un risque calculé. Tara Jones l’a compris et elle étire ce temps sans jamais le rendre poussif.

Le titre annonce la couleur : la souffrance rapproche. Scott n’est pas un sauveur venu réparer une jeune femme brisée, il traîne ses propres blessures. C’est ce qui rend leur rencontre crédible. Deux personnes qui savent ce que c’est que de porter quelque chose de lourd n’ont pas besoin de longues explications pour se reconnaître. Il y a quelques scènes très simples, une conversation de fin de service par exemple, qui m’ont plus émue que bien des grandes déclarations.

J’émets tout de même une petite réserve. Le dernier tiers accélère beaucoup, comme si l’autrice avait voulu régler certaines questions plus vite que le rythme installé jusque-là. J’aurais aimé rester encore un peu dans l’entre-deux, dans cette zone inconfortable où Joanna n’a rien dit et où le lecteur retient son souffle. Ce n’est pas rédhibitoire, mais je l’ai noté.

Ce que je retiens

Une romance qui ose un sujet difficile sans le traiter comme un simple décor. C’est la différence entre un roman qui utilise un fait divers pour faire joli et un roman qui s’intéresse vraiment aux dégâts qu’il laisse. Tara Jones tient sa ligne : on est du côté de Joanna, on n’entre jamais dans la tête de la mère, on ne cherche pas à expliquer l’inexplicable. Ce choix de point de vue est le meilleur du livre.

La plume est fluide, très dialoguée, avec ce ton direct qui fait qu’on tourne les pages sans s’en rendre compte. Ne cherchez pas ici des envolées stylistiques, ce n’est pas le projet. En revanche, l’émotion arrive par surprise, souvent dans un détail domestique plutôt que dans un grand moment attendu.

Faut-il le lire ? Si vous aimez les romances qui parlent d’identité et de reconstruction, oui, franchement. Si vous cherchez un texte doux pour finir l’année en douceur, gardez-le pour un moment où vous avez de la place mentale. Moi je l’ai refermé avec cette sensation particulière des livres qui vous laissent une question en travers : jusqu’où sommes-nous responsables de ce que nos parents ont fait ? Le roman n’y répond pas, et c’est très bien ainsi.

Si vous voulez d’autres avis sur les sorties du moment, tout est rangé du côté de mes chroniques.

Publications similaires