Les livres qui aident à traverser une épreuve : pourquoi les lectures légères réparent
Feel good·5 min de lecture
Il existe une idée reçue solidement installée : quand ça va mal, il faudrait lire quelque chose de profond. Un texte qui affronte, qui creuse, qui met des mots exacts sur ce qu’on traverse. La littérature comme miroir, la reconnaissance de soi dans la page. C’est une belle théorie et elle fonctionne parfois. Mais je crois qu’elle échoue au moins aussi souvent, et que personne n’ose le dire parce que défendre la lecture légère passe pour un aveu de paresse.
Je vais donc le dire. Dans les périodes vraiment difficiles, le roman qui répare est rarement le roman qui décrit. C’est celui qui fait diversion, qui donne un rythme, qui remplit la tête d’autre chose pendant deux heures. Ce n’est pas de la fuite, ou alors c’est une fuite parfaitement légitime.
Le problème du livre qui vous ressemble trop
Quand on ne va pas bien, la capacité de concentration s’effondre. C’est un phénomène très concret que tous les lecteurs connaissent : on relit la même page quatre fois sans en retenir un mot. Dans cet état, un roman exigeant devient une épreuve supplémentaire. On ajoute un échec, celui de ne pas arriver à lire, à une liste qui n’en avait pas besoin.
Ensuite, il y a l’effet miroir mal dosé. Un livre qui décrit exactement ce qu’on vit peut soulager, parce qu’on se sent moins seul. Mais il peut aussi enfoncer, en confirmant que la situation est bien aussi lourde qu’on le pensait. La différence entre les deux effets ne dépend pas du livre, elle dépend du moment. Trop tôt, le texte qui nomme la douleur la ravive. Plus tard, le même texte console. Personne ne peut prédire où l’on se situe sur cette ligne, pas même soi.
Le roman léger, lui, ne prend aucun de ces risques. Il propose une intrigue simple, des personnages sympathiques, une progression lisible, et surtout la certitude que ça va bien finir. Cette certitude est thérapeutique. Dans une période où plus rien n’est garanti, savoir qu’à la page trois cents les choses s’arrangeront apporte une stabilité qu’on ne trouve pas ailleurs.
Ce qui fait qu’un livre léger n’est pas un livre vide
Attention, tout ne se vaut pas. Il y a des romans légers qui n’apportent strictement rien, dont on ne se souvient pas trois jours après. Ceux qui réparent ont un point commun : ils sont légers de ton, pas de sujet. Ils traitent de choses graves avec une écriture qui refuse la pesanteur.
La Délicatesse de David Foenkinos, paru chez Gallimard en 2009, en est un bon exemple. Le point de départ est brutal, une femme perd brutalement l’homme qu’elle aime, et le livre parle pourtant d’un ton presque badin, avec des digressions absurdes et de l’humour à des endroits qu’on n’attendait pas. Ça ne minimise rien. Ça rend simplement le sujet supportable, ce qui permet de le regarder.
Dans un registre voisin, Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, publié en français chez NiL en 2009, raconte l’occupation allemande de Guernesey pendant la guerre. On y trouve des disparitions, des camps, des vies brisées. Le livre est pourtant l’un des plus réconfortants que je connaisse, parce qu’il est écrit en lettres, avec une drôlerie constante et une tendresse pour ses personnages qui ne se relâche jamais. C’est exactement ce que j’appelle un livre qui répare.
Il y a aussi la catégorie du roman qui fait franchement rire, et là il ne faut pas chercher de justification élaborée. Rire fait du bien, c’est physiologique avant d’être littéraire. Une comédie bien menée produit un effet mesurable sur l’humeur, et je n’ai jamais compris pourquoi il faudrait s’en excuser.
Quelques principes pratiques
Premier principe : la relecture est votre meilleure alliée. Un livre déjà lu ne réserve aucune mauvaise surprise, ne demande aucun effort de mise en route, et procure ce sentiment de retrouver un endroit connu. Dans les mauvaises passes, je relis. Systématiquement. C’est probablement l’usage le plus intelligent qu’on puisse faire d’une bibliothèque personnelle.
Deuxième principe : autorisez-vous l’abandon sans commentaire. Un livre commencé qui ne fonctionne pas, on le referme. Pennac a réglé la question depuis longtemps en rappelant que le lecteur a le droit de ne pas finir. Insister par principe, dans une période difficile, transforme la lecture en obligation, c’est-à-dire en la dernière chose dont on a besoin.
Troisième principe : méfiez-vous des recommandations bien intentionnées. Quand quelqu’un traverse quelque chose de dur, l’entourage a tendance à offrir des essais sur le sujet, des témoignages, des livres qui expliquent. C’est souvent maladroit. Une comédie serait un bien meilleur cadeau, et infiniment plus difficile à offrir, parce qu’on craint d’avoir l’air de ne pas prendre la chose au sérieux. Il faut passer outre cette crainte.
Reste que rien ne remplace le fait de se connaître. Certaines personnes ont besoin d’affronter et lisent des textes durs avec profit. D’autres ont besoin de souffler. Aucune des deux méthodes n’est plus courageuse que l’autre, quoi qu’en dise la hiérarchie implicite qui place le roman grave au-dessus de la comédie. Un livre qui vous fait passer une nuit correcte a fait son travail. Le reste est de la posture.