Pourquoi tant de romans s’arrêtent à la noce
Comédie romantique·5 min de lecture
J’ai relu Orgueil et Préjugés le mois dernier, et j’ai buté sur une évidence que je n’avais jamais formulée. Jane Austen publie son roman en 1813, elle passe quatre cents pages à nous faire désirer un mariage, et quand il arrive enfin, elle expédie l’affaire en quelques paragraphes. Pas de robe décrite, pas de banquet, pas de discours du beau-père. Le livre se termine.
Ce n’est pas une distraction d’autrice. C’est une règle. Des centaines de romans d’amour, écrits sur deux siècles, s’arrêtent exactement au même endroit : la noce, ou la promesse de la noce. Ce qui vient après appartient à d’autres livres, souvent beaucoup moins joyeux.
Le mariage comme point final commode
La raison la plus simple est mécanique. Une histoire d’amour fonctionne sur un obstacle. La famille, l’argent, l’orgueil, un malentendu, une distance sociale. Tant que l’obstacle tient, le lecteur tourne les pages. Le mariage supprime l’obstacle, donc supprime le moteur. Continuer après la noce, c’est repartir de zéro avec des personnages qui n’ont plus rien à conquérir.
Chez Austen, il y a une raison supplémentaire, plus concrète, qu’on oublie en lisant ces romans comme des comédies. Le mariage y est une question de survie matérielle. Les filles Bennet n’héritent pas de Longbourn. Épouser correctement, dans ce monde, ce n’est pas un couronnement sentimental, c’est un contrat qui décide du reste d’une vie. Le lecteur de 1813 comprenait la fin comme un soulagement financier autant que romantique.
Charlotte Brontë s’amuse à déplacer la ligne d’arrivée dans Jane Eyre, en 1847, avec cette phrase que tout le monde connaît, « Reader, I married him », placée au dernier chapitre. Elle donne dix pages d’après-mariage, ce qui, à l’échelle du genre, relève presque de la provocation. Et encore : ces pages servent surtout à refermer le dossier, pas à raconter la vie conjugale.
Les romans qui commencent là où les autres s’arrêtent
Il existe une autre famille de livres, et elle n’a pas du tout la même humeur. Ceux-là ouvrent sur un mariage déjà conclu, et démontent la machine. Madame Bovary, publié en 1857, commence avec Emma installée dans son ménage et son ennui. Anna Karénine, en 1877, prend la question par les deux bouts en montrant un couple qui se construit pendant qu’un autre se défait.
George Eliot va encore plus loin dans Middlemarch, paru en 1871 et 1872, en offrant à son héroïne un mariage dès le début du roman, avec un homme respectable, cultivé, et complètement desséché. Dorothea obtient exactement ce que la logique sociale considérait comme une réussite, et le livre passe des centaines de pages à examiner les dégâts. Aucune adaptation ne peut rendre cette lenteur, qui fait tout le prix du texte.
La conclusion à tirer de cette double tradition est assez cynique. La littérature adore la promesse de mariage et se méfie du mariage lui-même. Le premier fait rêver, le second fait des romans tristes. Entre les deux, il n’y a presque personne pour raconter simplement un couple qui dure et qui tient debout, ce qui est pourtant l’expérience de beaucoup de gens.
Et la comédie romantique, dans tout ça
Les comédies romantiques contemporaines ont hérité de la structure d’Austen, en changeant les enjeux. Personne ne risque plus de finir à la rue faute d’époux, donc l’obstacle est devenu intérieur : la peur de s’engager, le mauvais choix professionnel, le malentendu entretenu pendant deux cents pages par des personnages qui pourraient régler la question avec un coup de téléphone.
Helen Fielding l’a assumé sans détour dans Le Journal de Bridget Jones, traduit en français en 1998, qui recycle ouvertement la trame d’Austen jusqu’au patronyme de Darcy. La fin arrive au moment où le couple se forme, pas au moment où il s’installe. La suite, quand elle existe, doit inventer une nouvelle crise pour justifier son existence, et c’est souvent là que les séries de romans s’essoufflent.
Ce que j’aime dans les meilleurs livres du genre, c’est quand la noce devient autre chose qu’un feu d’artifice final. Un mariage romanesque bien écrit est un lieu de crise : toutes les familles sont réunies dans la même pièce, chacun a un discours à faire, un secret à garder, une ancienne histoire à croiser près du buffet. Un chapitre de mariage vaut trois chapitres d’explications.
Je reste donc une lectrice satisfaite de la règle, tout en réclamant des exceptions. Qu’on me donne des romans qui commencent au retour de la mairie, avec des cartons à ouvrir, des habitudes à négocier, des belles-familles à supporter. J’ai croisé peu de livres qui osent, et je les garde précieusement. En attendant, je continue de relire des fins de romans où l’on entend sonner les cloches, en fermant le livre juste avant la vaisselle du lendemain.