Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « Bouquiner en Angleterre : charity shops, librairies indépendantes et livres d'occasion »

Bouquiner en Angleterre : charity shops, librairies indépendantes et livres d’occasion

Culture·6 min de lecture

Il y a un plaisir que je n’arrive à expliquer à personne autour de moi : celui de pousser la porte d’un magasin caritatif anglais un mardi après-midi pluvieux et de tomber sur quatre étagères de romans rangés n’importe comment. Pas de mise en avant, pas de table des nouveautés, pas de bandeau rouge « le phénomène de l’année ». Juste des dos abîmés, des couvertures des années 80 et, quelque part au milieu, un livre que je cherchais depuis des mois pour le prix d’un thé.

L’Angleterre a inventé un rapport au livre d’occasion qui n’a pas vraiment d’équivalent chez nous. Chez nous, l’occasion se pratique par intermittence : une braderie au printemps, un stand chez Emmaüs, un vide-grenier. Là-bas, elle occupe la rue principale de chaque ville moyenne, toute l’année, à côté de la boulangerie. Et ça change absolument tout à la façon dont on lit.

Les charity shops, ou l’art de lire sans réfléchir au prix

Le principe est simple : les gens donnent ce dont ils ne veulent plus, une association caritative revend, les bénéfices financent la cause. Oxfam, British Heart Foundation, Cancer Research, la liste est longue et chaque enseigne a sa vitrine sur les high streets. Oxfam est allée plus loin en ouvrant des boutiques entièrement consacrées aux livres, avec un rayonnage sérieux et parfois même un fonds ancien.

L’effet sur le lecteur est vicieux. Quand un roman coûte moins qu’un sandwich, on arrête de calculer. On prend le livre dont la quatrième de couverture est bancale, l’auteur dont on n’a jamais entendu parler, le vieux policier avec une couverture atroce. Et là, mécaniquement, on découvre des choses. Je n’ai jamais autant élargi mes lectures qu’en achetant à l’aveugle des livres qui ne coûtaient rien. Le risque financier disparaît, donc le snobisme aussi.

Il faut accepter les règles du jeu : le stock est aléatoire. Vous ne trouverez jamais ce que vous cherchez précisément. En revanche vous trouverez systématiquement autre chose, et neuf fois sur dix c’est très bien comme ça. La bonne méthode consiste à y passer souvent et vite, plutôt qu’une fois et longtemps. Trois minutes suffisent pour balayer une étagère.

Autre chose que j’aime bien : les traces des lecteurs précédents. Une dédicace à l’encre bleue, un ticket de bus servant de marque-page, une phrase soulignée. On achète un objet qui a déjà servi à quelqu’un, ce qui donne au livre une deuxième vie assez émouvante quand on y pense trente secondes. Les puristes de la bibliothèque impeccable détesteront. Moi, je corne déjà les pages, donc je ne suis pas en position de faire la morale.

Les indépendantes qui tiennent bon

À côté de ce circuit de la seconde main, il reste des librairies indépendantes qui résistent aux grandes chaînes, et c’est là que le mythe littéraire anglais se joue. Charing Cross Road, à Londres, en est l’adresse la plus chargée symboliquement, avec Foyles et une poignée de boutiques spécialisées où l’on entre en se demandant si le sol va tenir sous le poids des rayonnages.

Si vous ne devez lire qu’un livre sur ce sujet, c’est 84, Charing Cross Road de Helene Hanff, publié en français chez Autrement avec une préface de Daniel Pennac. Ce sont les lettres réelles échangées pendant vingt ans entre une New-Yorkaise fauchée et un libraire londonien qui lui déniche des éditions anciennes. Rien ne s’y passe, ou presque, et pourtant je connais peu de textes qui disent aussi bien ce que le livre fabrique entre deux personnes qui ne se rencontreront jamais. Ça se lit en une soirée et ça reste des années.

Le contraste avec la France mérite qu’on s’y arrête. Chez nous, le prix du livre neuf est fixé par l’éditeur depuis la loi de 1981, avec cinq pour cent de remise maximum : impossible de casser les prix, ce qui protège les libraires mais rend l’occasion moins spectaculaire en comparaison. En Angleterre, pas de prix unique, donc des soldes agressives sur le neuf et un marché de l’occasion qui s’est développé comme un écosystème parallèle. Deux modèles, deux ambiances en rayon.

Hay-on-Wye, le pèlerinage

Le bout du voyage, pour qui aime les livres d’occasion, s’appelle Hay-on-Wye. Petite précision honnête : ce n’est pas l’Angleterre, c’est le pays de Galles, à quelques centaines de mètres de la frontière. Un bourg d’à peine plus de mille habitants qui compte une trentaine de librairies. L’histoire commence dans les années 1960 avec Richard Booth, libraire venu d’Oxford, qui rachète le château et plusieurs maisons pour y entasser ses stocks, puis proclame la ville royaume indépendant un premier avril. On peut difficilement rêver meilleure origine.

Aujourd’hui on y trouve des boutiques spécialisées en poésie, en livres pour enfants, un ancien cinéma converti en librairie, et des labyrinthes où le neuf et l’ancien se mélangent sans logique apparente. À la fin mai, le Hay Festival attire une foule considérable pour dix jours de rencontres avec des auteurs. Le modèle a d’ailleurs essaimé ailleurs en Europe, avec des villages du livre qui se sont montés sur le même principe.

Ce que je retiens de tout ça, au fond, dépasse la question du prix. Acheter d’occasion, c’est accepter de ne pas décider à l’avance ce qu’on va lire. On entre avec une liste et on ressort avec autre chose. Nos bibliothèques personnelles finissent par ressembler à des accidents heureux plutôt qu’à des programmes, et je trouve ça infiniment plus sympathique qu’un rayonnage parfaitement conforme aux recommandations du moment. Si vous cherchez des idées de titres à guetter dans les bacs, j’en parle régulièrement dans mes chroniques.

Le conseil pratique, pour finir : prévoyez un sac. Un vrai. Vous croyez que vous allez acheter deux livres, et vous rentrez en portant huit kilos de papier en maudissant votre optimisme. Ça m’arrive à chaque fois, et je ne retiens jamais la leçon.

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