Le budget livres : lire beaucoup sans se ruiner
Culture·5 min de lecture
Il y a une phrase que j’entends souvent et qui me hérisse : « je lirais bien plus si les livres n’étaient pas si chers ». Je comprends l’argument, il est même partiellement juste, mais il sert surtout d’excuse confortable. On peut lire énormément en dépensant très peu. Ça demande simplement de renoncer à une chose : l’idée qu’il faut lire les nouveautés au moment où tout le monde en parle.
Un mot d’abord sur pourquoi le neuf coûte ce qu’il coûte. Depuis la loi de 1981, le prix du livre neuf est fixé par l’éditeur et s’impose à tous les vendeurs, avec une remise plafonnée à cinq pour cent. C’est ce qui explique qu’un roman coûte la même chose à la librairie du coin et dans une grande surface. On peut trouver ce système frustrant quand on regarde son porte-monnaie, mais c’est aussi ce qui permet à des librairies indépendantes d’exister encore dans des villes moyennes. Une fois qu’on a compris ça, on arrête de chercher la bonne affaire sur le neuf et on regarde ailleurs.
La bibliothèque municipale, cette évidence qu’on néglige
Je commence par le plus évident et le plus boudé. L’abonnement annuel d’une bibliothèque municipale coûte, dans la plupart des villes, moins qu’un seul roman en grand format. Souvent il est même gratuit pour les moins de dix-huit ans, les étudiants ou les demandeurs d’emploi. Pour ce prix, on repart avec plusieurs volumes à la fois, on les rend, on recommence.
La grande objection que j’entends, c’est « ils n’ont jamais ce que je veux ». Réponse : le réseau de prêt entre bibliothèques existe et fonctionne. On peut réserver, y compris des titres qui ne sont pas dans le fonds de sa commune. Ça prend une à trois semaines. Si vous n’êtes pas capable d’attendre trois semaines pour un roman qui a mis deux ans à s’écrire, le problème n’est pas la bibliothèque.
Le vrai avantage du prêt, au-delà du prix, c’est qu’il autorise l’abandon. Un livre emprunté qu’on n’aime pas, on le rend sans état d’âme. Un livre acheté vingt euros, on s’oblige à le finir par culpabilité comptable. Daniel Pennac a écrit dans Comme un roman une liste de droits du lecteur qui inclut celui de ne pas finir un livre, et je peux vous garantir qu’on l’exerce beaucoup plus facilement quand le livre ne nous appartient pas.
Attendre le poche, chercher l’occasion
Deuxième levier : la patience. Un roman qui marche sort en format poche entre un et deux ans après sa parution en grand format, pour un tiers du prix environ. Folio, Le Livre de Poche, J’ai lu, Pocket : le catalogue disponible en poche est immense et couvre l’essentiel de ce qui compte. Attendre, c’est accepter de ne pas participer à la conversation au moment où elle a lieu. C’est le seul sacrifice, et honnêtement il est mince. Les livres ne périment pas.
Ensuite vient l’occasion, et là le terrain est vaste. Les braderies de bibliothèques, où les établissements se séparent de leurs doublons pour presque rien. Les vide-greniers, où les cartons de livres sont posés par terre au fond du stand parce que personne n’en veut. Les boutiques Emmaüs, qui ont souvent un rayon livres correct et dont le bénéfice va quelque part d’utile. Les brocantes de quartier. Et les sites d’occasion en ligne, qui permettent de trouver un titre précis à condition d’accepter les frais de port.
Ma règle sur l’occasion : ne jamais y aller avec une liste. Le stock est aléatoire par définition, donc chercher un titre précis dans un vide-grenier est une méthode parfaite pour rentrer déçue. On y va pour se laisser surprendre, on repart avec cinq livres qu’on n’avait pas prévus, et c’est comme ça qu’on découvre des auteurs dont on n’aurait jamais entendu parler autrement.
Les circuits gratuits, et le domaine public
Les boîtes à livres se multiplient un peu partout : cabines, armoires posées dans un hall de gare, étagères en libre-service dans un café ou un hall d’immeuble. Le principe est de prendre et de déposer, sans compter. La qualité du contenu est très variable, on y trouve beaucoup de livres de plage et de vieux guides touristiques périmés, mais il y a des pépites. Et c’est le seul système où votre stock de livres lus, celui qui encombre le haut de l’armoire, redevient utile à quelqu’un.
Dans le même esprit, l’échange entre lecteurs reste imbattable. Prêter, emprunter, organiser un petit troc entre collègues ou entre voisins. Ça ne coûte rien, ça circule, et ça donne des conversations bien plus intéressantes que les listes de recommandations impersonnelles.
Enfin, le domaine public. Tout ce qui a été publié il y a assez longtemps est légalement et gratuitement disponible en version numérique, sur des bibliothèques en ligne comme Gallica du côté de la Bibliothèque nationale de France ou le Projet Gutenberg pour l’anglais. Les classiques du dix-neuvième siècle, on peut les lire intégralement sans dépenser un centime. Je sais que le confort de lecture n’est pas le même sur écran. Mais quand on relit un Balzac ou une sœur Brontë, l’argument financier devient assez difficile à défendre.
Conclusion très peu glorieuse : mon budget livres n’a jamais baissé. J’achète toujours autant, je lis simplement quatre fois plus. Ce n’est pas exactement une réussite en matière d’économies, mais c’est ce que j’appelle un bon rendement. Et si vous cherchez quoi guetter en poche dans les mois qui viennent, il y a de quoi faire dans mes chroniques.