Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « Résolutions de lectrice : le carnet, l'objectif, et pourquoi tout s'écroule en février »

Résolutions de lectrice : le carnet, l’objectif, et pourquoi tout s’écroule en février

Culture·5 min de lecture

2 janvier. Le sapin est encore là, il reste des chocolats, et sur la moitié des blogs que je suis, quelqu’un est en train d’écrire la liste de ce qu’il va lire cette année. Moi comprise, tous les ans, avec le même enthousiasme et la même mauvaise foi. Cette fois je vais tenir un carnet. Cette fois je vais lire les classiques. Cette fois je vais vider ma pile avant d’acheter quoi que ce soit.

Le 15 février, le carnet a trois entrées, dont une non datée, les classiques dorment sous une pile de nouveautés, et j’ai acheté quatre livres en soldes. Comme ça revient chaque année avec une précision de métronome, j’ai fini par me demander ce qui clochait vraiment dans nos résolutions de lectrice. Ce n’est pas le manque de volonté, c’est la conception.

Les résolutions qu’on prend toutes le 2 janvier

Il y a d’abord le carnet de lecture, la plus jolie de toutes. On s’imagine un beau cahier, une page par livre, une écriture soignée, et dans dix ans on relira tout ça avec émotion. Il y a l’objectif chiffré, cinquante livres, soixante livres, un par semaine. Il y a l’idée de vider la pile à lire avant d’en racheter. Il y a la promesse de s’attaquer enfin aux gros classiques qu’on prétend avoir lus. Et il y a, depuis quelques années, le challenge collectif proposé par les communautés de lecteurs, du côté de Babelio, apparu en 2007, ou de Livraddict, monté par des bénévoles en 2009.

Aucune de ces résolutions n’est stupide. Le problème est qu’elles sont toutes prises par une lectrice de janvier, c’est-à-dire une lectrice reposée, souvent en congés, entourée de livres neufs reçus à Noël, avec plusieurs soirées libres devant elle. Et elles devront être tenues par une lectrice de février, qui rentre à vingt heures, qui n’a pas lu depuis dix jours et qui a six livres de retard sur son propre carnet.

Pourquoi ça s’écroule aussi vite

L’objectif chiffré déforme la lecture, silencieusement et très vite. Quand le compteur devient l’enjeu, on choisit des livres courts. On repousse le pavé de six cents pages qui ferait pourtant l’année. On finit un roman médiocre pour ne pas perdre le point. On lit en diagonale les vingt dernières pages en se disant que ça compte quand même. Au bout de deux mois, on ne lit plus, on compte, et compter n’a jamais procuré le moindre plaisir.

Le carnet, lui, s’effondre pour une raison inverse : on le veut trop beau. Si chaque livre exige une chronique construite, avec un avis argumenté et trois citations, alors noter devient un devoir. On repousse d’un livre, puis de deux, puis on ne sait plus quoi écrire sur celui d’il y a six semaines dont on ne se rappelle que la couverture. La culpabilité s’installe, et la culpabilité n’a jamais fait lire personne.

C’est exactement contre ça que Daniel Pennac écrivait en 1992 dans Comme un roman. Sa liste des droits du lecteur, droit de ne pas lire, droit de sauter des pages, droit de ne pas finir, droit de relire, n’est rien d’autre qu’une machine à désamorcer la mauvaise conscience. Il n’y associe qu’un seul devoir, d’ailleurs, et il ne concerne même pas nos lectures : ne jamais se moquer de ceux qui ne lisent pas.

Les résolutions qui survivent au printemps

Le carnet minimaliste change tout. La date, le titre, l’auteur, une phrase, et une humeur en trois mots. Trente secondes, refermé. Ça paraît pauvre, mais au bout d’un an on obtient une carte étonnamment précise de son année, et surtout on obtient un carnet rempli, ce qui n’arrive jamais avec la version ambitieuse. J’ajoute parfois le numéro d’une page qui m’a arrêtée, ça suffit à faire remonter tout un livre plus tard.

Remplacez ensuite l’objectif chiffré par un objectif de forme. Un classique par trimestre, par exemple. Ou un livre traduit d’une langue que je ne lis jamais. Ou relire un roman aimé à quinze ans pour voir ce qu’il en reste. Ces objectifs ne se ratent pas d’une semaine sur l’autre, ils ne créent pas de retard, et ils poussent quand même vers des livres qu’on n’aurait pas ouverts.

La règle du un pour un mérite d’être tentée, même si elle ne survit pas au premier passage en librairie : un livre acheté contre un livre lu dans la pile. Je ne l’ai jamais respectée plus de six semaines. Mais elle rend visible ce qu’on fait, et c’est déjà énorme. Quant au challenge collectif, il fonctionne pour une seule raison, et elle est peu glorieuse : il y a des témoins. Tant qu’il reste un jeu, ça pousse. Le jour où il devient une compétition, il fait exactement les dégâts de l’objectif chiffré.

Ma résolution préférée, celle que je garde d’année en année, personne ne l’écrit jamais le 2 janvier : relire. Un livre déjà lu, choisi sans raison. Pas de nouveauté à défendre, pas de chronique à écrire, rien à prouver à personne. C’est la seule promesse que je tiens tous les ans, et si vous cherchez des idées pour les autres, il y a toujours de quoi remplir un premier trimestre dans les chroniques. Bonne année de lecture, et rendez-vous en février pour les excuses.

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