Une pile de romans aux tranches colorées sur un rebord de fenêtre — illustration de « « Alice Online » d'Élise Picker, la double vie d'une trentenaire qui s'ennuie »

« Alice Online » d’Élise Picker, la double vie d’une trentenaire qui s’ennuie

New romance·5 min de lecture

Bonjour tout le monde ! Je suis les parutions Fyctia depuis quelques mois avec une curiosité de fouineuse, parce que j’aime bien voir ce que donne une plume repérée sur une plateforme d’écriture une fois qu’elle passe entre les mains d’un éditeur. Aujourd’hui sort « Alice Online » d’Élise Picker, et je l’ai lu d’une traite, en deux soirées, avec cette impression bizarre d’être assise en face de quelqu’un que je connais.

C’est quoi l’histoire ?

Alice a trente ans, un mari, un petit garçon et un bureau vitré à La Défense. Sur le papier, la vie dont on est censée rêver. Sauf qu’au retour de son congé parental, on l’a gentiment mise au placard, que son mari la regarde comme on regarde un meuble familier, et qu’elle passe ses journées à faire semblant. Un jour, elle traîne sur le web et s’inscrit sur un site de rencontres, Baratin.com, sous une fausse identité. De l’autre côté de l’écran, il y a un certain Mat le Pirate.

Voilà. Le pitch tient en quatre lignes et il pourrait donner un roman parfaitement prévisible. Il ne l’est pas, et c’est justement ce qui m’a fait rester debout jusqu’à une heure indécente.

Ce qui m’a plu

D’abord, Alice n’est pas une jeune femme libre, jolie et disponible qui attend qu’un homme la révèle à elle-même. C’est une mère. Elle a des couches à changer, un budget, un enfant qui tombe malade au mauvais moment, une collègue qui lui pique ses dossiers. Élise Picker écrit très bien cette fatigue-là, celle qui ne se voit pas, celle qu’on maquille le matin en même temps que les cernes. Il y a une scène de réunion, où Alice comprend en trois secondes qu’on ne lui confiera plus rien d’important, qui m’a mise en colère pour elle.

Ensuite, il y a le web. Je redoutais le traitement à la mode, l’internet-méchant-qui-détruit-les-couples ou au contraire l’internet-magique-où-l’amour-t’attend. On échappe aux deux. Ce que raconte le roman, c’est surtout le vertige de redevenir quelqu’un d’autre pendant quarante minutes le soir. Alice ne cherche pas un amant, elle cherche à se souvenir de ce que ça fait d’être drôle, d’être désirée, d’avoir de la répartie. Les échanges avec Mat sont écrits avec beaucoup de justesse, ce mélange d’audace et de trouille qu’on a quand on tape un message et qu’on le relit quatre fois avant de l’envoyer.

Et puis il y a le ton. J’ai souri souvent, ce qui n’était pas gagné vu le sujet. Alice a un humour un peu cassant, très auto-dépréciatif, qu’elle utilise comme un pansement. Ça sonne vrai. On sent une autrice qui sait de quoi elle parle quand elle décrit une journée de travail moche suivie d’un bain froid parce que le chauffe-eau a lâché.

Ce qui m’a un peu gênée

Je vais être honnête, parce que c’est le principe de la maison. Le dernier tiers va vite. Trop vite à mon goût. Après avoir pris son temps pour installer l’ennui, la lassitude, le glissement, le roman accélère brutalement et règle plusieurs situations en quelques chapitres. J’aurais aimé que la confrontation avec le mari occupe cinquante pages de plus, parce que c’est là que se joue la vraie question du livre. On a un peu le sentiment que l’autrice a eu peur de nous laisser dans l’inconfort, alors qu’elle nous y tenait très bien.

Petit bémol aussi sur certains personnages secondaires du bureau, qui restent des silhouettes. La collègue ambitieuse, le chef mou, on les a déjà croisés ailleurs. Rien de rédhibitoire, mais quand le personnage principal est aussi finement dessiné, le contraste se voit.

Pour qui, alors ?

Si vous cherchez une romance qui fait battre le cœur du début à la fin, avec le grand frisson et les papillons, ce n’est pas exactement ça. « Alice Online » est une romance mélancolique, une histoire de femme qui se réveille, avec une vraie tendresse pour son héroïne et zéro complaisance envers elle. On est plus près de la comédie douce-amère que de la grande histoire d’amour flamboyante.

Je l’ai refermé en me disant que j’aurais aimé le lire à vingt-cinq ans, sans le comprendre, et le relire à quarante en le comprenant beaucoup trop. C’est plutôt bon signe. Pour un premier roman publié, c’est une jolie entrée en matière, et je suivrai ce que fera Élise Picker ensuite.

Une dernière chose, parce que la question va arriver dans les commentaires : oui, ça se lit sans rougir dans le train. Il y a des scènes sensuelles, elles sont écrites avec pudeur et elles ne mangent pas le livre. Et vous, vous l’avez lu ? Dites-moi si la fin vous a laissée sur votre faim comme moi, ou si je suis juste une lectrice difficile.

Publications similaires