Un fauteuil en cuir dans une bibliothèque — illustration de « « Un hiver antarctique » de Cyprien Verseux : neuf mois coupés du monde »

« Un hiver antarctique » de Cyprien Verseux : neuf mois coupés du monde

Culture·4 min de lecture

Vous savez que je lis de tout, mais je reconnais que ce livre-là détonne dans mes lectures du moment. « Un hiver antarctique » de Cyprien Verseux, publié chez Hugo Image à l’automne dernier, est mon plus gros coup de cœur de février. Et c’est un récit, pas un roman, ce qui rend la chose encore plus étonnante pour moi.

L’auteur a dirigé le quatorzième hivernage de la station Concordia, base franco-italienne posée sur le plateau antarctique, à plus de trois mille mètres d’altitude. Neuf mois par an, l’endroit est totalement inaccessible : les températures peuvent passer sous les moins quatre-vingts degrés et interdisent la moindre évacuation. Si quelqu’un tombe malade, si un incendie se déclare, on se débrouille. Il n’y a personne d’autre.

Une douzaine de personnes et rien d’autre

L’équipe se compte sur les doigts de deux mains. Des chercheurs de différentes nationalités, un médecin, un cuisinier, des techniciens. Ce que raconte Cyprien Verseux, au fond, ce n’est pas tant l’exploit scientifique que la vie quotidienne d’un groupe humain enfermé avec lui-même. Comment on se répartit les tâches, comment on gère les agacements, comment on célèbre un anniversaire quand il n’y a rien à acheter nulle part.

Les conditions physiques sont hallucinantes. Le manque d’oxygène lié à l’altitude abîme le sommeil, ralentit les capacités cognitives, entame la forme. L’isolement, la monotonie et trois mois sans voir le soleil menacent l’équilibre mental de tout le monde. Et pendant ce temps, il faut mener à bien des programmes scientifiques qui vont de l’étude du climat à la préparation de futures missions vers la Lune ou Mars, parce que Concordia est aussi un laboratoire sur l’humain en milieu extrême.

J’ai été fascinée par ce que l’auteur écrit sur la nuit polaire. On imagine une longue soirée un peu triste. C’est autre chose : une désorganisation profonde du rapport au temps, où l’on ne sait plus si l’on se lève ou si l’on se couche, où les repères se dissolvent. Il le décrit sans dramatiser, avec une précision qui rend le phénomène très concret.

Un scientifique qui sait raconter

Ma crainte, en ouvrant ce livre, c’était le récit d’aventure écrit à la truelle, avec des adjectifs héroïques toutes les trois lignes. Rien de tout ça. Cyprien Verseux écrit simplement, avec une modestie qui m’a désarmée et un humour discret qui fait souvent mouche. Il se moque de lui-même, il raconte ses erreurs, il ne se pose jamais en héros polaire.

Il y a un vrai talent de vulgarisation. Les explications scientifiques arrivent quand on en a besoin, jamais en bloc, et je n’ai pas eu la sensation de lire un manuel. Quand il parle de la formation de la glace ou des mesures atmosphériques, j’ai compris, et surtout j’ai eu envie de comprendre, ce qui est le meilleur signe.

Le livre est aussi très honnête sur la fatigue psychologique. L’auteur ne cache pas les tensions dans le groupe, les moments où il n’en peut plus, les silences pesants. Il n’y a rien de romantique dans cet isolement, et c’est ce qui rend l’ensemble crédible. On comprend pourquoi les agences spatiales s’intéressent autant à ce genre d’expérience.

Pourquoi je vous le recommande

Parce que ça change complètement d’air, littéralement. Après des mois de romances, ce récit m’a rappelé le plaisir un peu enfantin de découvrir un monde dont je ne savais rien. J’ai passé des soirées à chercher des photos de la base et à embêter mon entourage avec des statistiques sur le froid extrême.

Parce qu’il pose aussi des questions qui nous concernent tous, sur ce que l’on devient quand on est privé de nouveauté, sur ce qui tient un groupe ensemble, sur la place du travail quand il devient la seule structure de la journée. Ce sont des thèmes de roman, finalement, traités dans un livre qui n’en est pas un.

Si vous cherchez un cadeau pour quelqu’un qui aime les récits d’exploration ou la science bien racontée, celui-ci est une valeur sûre. Et si vous ne lisez jamais de non-fiction, essayez quand même. Il y a des livres qui ouvrent des portes, celui-ci en fait clairement partie.

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