Cinquante nuances de Grey sort aujourd’hui et je reste chez moi
Dark romance·4 min de lecture
C’est aujourd’hui que sort en France l’un des films dont on parle le plus depuis deux ans, l’adaptation de Cinquante nuances de Grey. Des salles entières ont été réservées pour l’avant-première, la soirée de la Saint-Valentin s’annonce chargée, et moi je vais rester chez moi avec un roman et une théière. Je précise tout de suite, parce que ce genre de billet attire les malentendus : j’ai lu le livre, je l’assume, et je ne suis pas là pour donner des leçons de goût à qui que ce soit.
Je n’en peux plus de la promotion
Premier motif, et sans doute le plus bête : je suis saturée. Avant même que le tournage commence, on ne parlait que de ça. Le casting, puis le changement de casting, puis les photos du tournage, puis les bandes-annonces, puis les extraits de la bande-annonce. Je reçois des notifications chaque semaine, sans compter les sites auxquels je me suis abonnée moi-même à une époque où ça m’amusait encore. Je comprends la mécanique, un film de cette taille doit rentabiliser sa campagne. Mais à force de tout montrer, on m’a donné l’impression d’avoir déjà vu le film.
Ce changement d’acteur principal en cours de route m’a d’ailleurs laissée perplexe. Charlie Hunnam s’est retiré du projet à l’automne 2013 pour des questions d’agenda, Jamie Dornan a repris le rôle et la sortie a glissé d’un été à un hiver. On a suivi tout ça en direct comme un feuilleton, avec des camps et des pétitions. À la fin, je ne savais plus si j’attendais un film ou l’épilogue d’une affaire.
Ce que le livre était vraiment
Reprenons depuis le début. Le roman d’E L James est arrivé en France à l’automne 2012 chez JC Lattès et s’est vendu par centaines de milliers d’exemplaires en quelques semaines. Il vient d’un texte publié en ligne avant d’être repris par une maison d’édition, ce qui explique en partie son style et sa construction. Je l’ai lu comme des millions de lectrices, avec la curiosité de comprendre ce qui provoquait un tel emballement.
Mon avis n’a pas changé depuis. L’écriture ne restera pas dans les manuels, les répétitions m’ont épuisée, et surtout la relation décrite m’a mise mal à l’aise bien plus souvent que le livre ne semblait le vouloir. Ce qui me gêne n’est pas le sujet, la littérature a le droit d’aller partout. C’est le fait que le roman présente comme romantique un comportement qui, sur le papier, ressemble surtout à du contrôle. Ce débat a eu lieu partout, il continue, et j’y reste sensible.
Alors quand ce même récit passe sur grand écran avec une campagne qui vend une histoire d’amour de rêve pour la Saint-Valentin, quelque chose grince. Un livre, on le lit seul, on discute avec soi-même, on peut poser le volume et lever les yeux au plafond. Un film choisit à ma place le cadrage, la musique, la lumière, et il transforme mes réserves en une expérience collective dans une salle obscure.
Mon imaginaire de lectrice, je le garde
Il y a enfin une raison plus personnelle. Quand je lis, je fabrique des visages. Ils sont flous, changeants, ils ne ressemblent à aucun acteur connu, et ils m’appartiennent. Chaque adaptation efface un peu ce travail-là. Je le sais parce que je suis incapable de relire certains romans sans voir la tête des comédiens qui les ont joués. Pour un livre que j’aime, j’accepte l’échange. Pour celui-ci, franchement, je ne vois pas ce que j’aurais à y gagner.
Je n’appelle personne au boycott, le mot serait ridicule. Les fans qui ont attendu ce film ont bien le droit d’y aller et j’espère sincèrement qu’ils passeront une bonne soirée. Je serai même curieuse de lire leurs retours, parce que la question de savoir si l’adaptation adoucit ou durcit le roman m’intéresse pour de vrai. Racontez-moi. Pendant ce temps, ma pile de lecture ne diminue pas toute seule, et j’ai deux romances beaucoup moins bruyantes qui m’attendent sur la table basse.