Un vieux livre relié ouvert sur un bureau en bois patiné — illustration de « Lire à voix haute : on arrête beaucoup trop tôt »

Lire à voix haute : on arrête beaucoup trop tôt

Culture·5 min de lecture

Il y a une chose qu’on fait tous et qui ne tient pas debout : on lit à voix haute à un enfant tous les soirs, pendant des années, et le jour où il déchiffre seul son premier album, on s’arrête. On range le rituel avec les couches et les comptines, comme si la lecture partagée n’avait été qu’une béquille en attendant l’autonomie.

C’est exactement l’inverse. Tant que l’enfant déchiffre, l’histoire lue à voix haute lui donne accès à des livres qu’il ne pourrait pas affronter seul. Le jour où il sait lire, elle cesse d’être un service rendu et devient un plaisir partagé, ce qui vaut infiniment mieux. Et c’est ce jour-là qu’on la supprime.

Ce qu’en disent ceux qui y ont réfléchi avant moi

Daniel Pennac a mis le doigt dessus dans Comme un roman, publié chez Gallimard en 1992. Dans sa fameuse liste des dix droits imprescriptibles du lecteur, entre le droit de sauter des pages et le droit de se taire, figure le droit de lire à voix haute. Il ne le range pas dans la pédagogie, il le range dans le plaisir. Et le livre raconte ce qui se passe dans une classe d’adolescents qui ne lisent plus quand un adulte se met à leur lire un roman du début à la fin, sans exercice à la clé.

Du côté des tout-petits, Marie Bonnafé défendait la même idée dans Les livres, c’est bon pour les bébés, paru chez Calmann-Lévy en 1994. Psychiatre, cofondatrice de l’association ACCES avec René Diatkine, elle plaidait pour la lecture gratuite, celle qui ne prépare à rien et ne s’évalue pas. À une époque où tout le monde parlait d’éveil précoce, défendre la lecture pour rien demandait un certain culot.

Et si l’on remonte plus loin, Alberto Manguel rappelle dans Une histoire de la lecture, traduit chez Actes Sud en 1998, que notre façon de lire en silence n’a rien d’évident. Il raconte la stupéfaction d’Augustin découvrant Ambroise en train de lire sans remuer les lèvres, comme devant un tour de magie. Nous avons intériorisé la voix, nous ne l’avons pas supprimée. Demandez à n’importe qui de lire un poème sans l’entendre dans sa tête.

La voix haute change le texte

Il faut prévenir : c’est le pire ennemi des mauvais livres. Un roman qui passe très bien en lecture silencieuse peut s’effondrer à la troisième page lue à quelqu’un. On entend les répétitions qu’on avait glissées sous le tapis, les dialogues où chaque personnage parle comme les autres, les adjectifs empilés par deux, les incises qui obligent à reprendre son souffle au mauvais endroit.

À l’inverse, certains textes se réveillent. La ponctuation redevient ce qu’elle est, une partition. Les phrases longues cessent d’être fatigantes dès qu’on leur donne un débit. J’ai relu des pages entières que j’avais trouvées poussiéreuses en silence et qui, dites, avaient du rythme, de l’ironie, des silences travaillés. Ce n’était pas le livre qui était plat, c’était ma lecture qui allait trop vite.

Il y a aussi un effet pratique dont personne ne parle : on lit beaucoup plus lentement. Une page prend deux minutes au lieu de trente secondes. Pour quelqu’un comme moi qui a tendance à avaler les romans en diagonale et à en oublier la moitié la semaine suivante, c’est un excellent traitement.

Les livres audio, et lire à quelqu’un

Le livre audio n’est plus le parent pauvre qu’il a été. Audiolib a été fondé en 2007 par Hachette et Albin Michel, ses premiers titres sont arrivés en librairie en février 2008, et la collection Écoutez lire de Gallimard a installé l’idée qu’un roman porté par un bon comédien est une œuvre à part entière. On peut s’en agacer, on peut trouver que le format triche. Je trouve surtout qu’il rend à des textes leur oralité d’origine.

Mais écouter et lire à quelqu’un ne sont pas la même chose, et j’aimerais qu’on cesse de confondre les deux. Dans un livre audio, tout est décidé avant vous : le rythme et les intentions, jusqu’à la voix de chaque personnage. C’est un très beau travail, et c’est un travail fermé. Quand vous lisez vous-même à quelqu’un, l’autre respire dans la pièce, il rit une seconde trop tôt, il vous coupe pour demander qui est ce type dont on parlait au chapitre deux, vous ralentissez sans y penser.

Alberto Manguel, encore lui, a raconté dans Chez Borges, publié chez Actes Sud en 2003, ses soirées d’adolescent employé à lire à voix haute pour Borges devenu aveugle. Ce qui rend le récit magnifique, c’est que Borges interrompait, commentait, réclamait des relectures. Le lecteur n’était pas un appareil. Il était dans la pièce.

Si vous voulez essayer avec un adulte, quelques conseils tirés de mes propres ratages. Commencez court : une nouvelle, un chapitre, jamais un roman de six cents pages annoncé comme un programme. Quinze minutes suffisent. Choisissez un texte qui a de la voix, un narrateur bavard, des dialogues nets. Acceptez de trouver votre propre timbre ridicule pendant les deux premières minutes, ça passe. Et ne prenez pas une voix différente par personnage, sauf si vous savez le faire, ce qui n’est pas mon cas.

Le reste vient tout seul. On se surprend à lire un passage à haute voix simplement parce qu’il est trop beau pour rester dans sa tête. C’est le meilleur signe qu’un livre vaut quelque chose, et je m’en sers désormais comme critère dans mes chroniques.

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